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Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 26-III-2005. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Passion selon saint Matthieu BWV 244. Ruth Ziesak, soprano ; Anna Larsson, alto ; Christoph Genz, ténor (l’Evangéliste) ; Kurt Streit, ténor ; Oliver Widmer, baryton (Jésus) ; Franz Hawlata, basse. Maîtrise de Radio France (chef de chœur : Toni Ramon), Chœur de Radio France (chef de chœur invité : Ken David Masur), Orchestre National de France, direction : Kurt Masur.

En cette semaine sainte, les salles parisiennes semblaient s’être mises au diapason du calendrier liturgique, offrant au public l’occasion d’entendre notamment les Passions de Bach. En réponse à la prestation de Ton Koopman au Châtelet au début du mois, le Théâtre des Champs-Elysées hébergeait ces jeudi et samedi derniers et sonNational de France pour donner une version de la Passion selon Saint Matthieu BWV 244 que l’on devine bien différente.

Composée en 1727 pour servir le culte de Saint Thomas de Leipzig, l’œuvre était particulièrement appréciée de son auteur qui en réalisa une très soigneuse copie au soir de sa vie. Elle est aujourd’hui sujette à certaines controverses, notamment en ce qui concerne la question de son effectif : doit-on restituer les conditions de la création de l’œuvre, ou adopter un nombre plus minimal d’exécutants tel que Bach l’aurait peut être lui-même souhaité ? Au-delà des questions de réalisation liées à l’œuvre, l’interprétation de la musique baroque alimente nombre de polémiques éternelles, divisant puristes et « païens » en deux groupes souvent ennemis. A ceux dont on a reproché le postulat d’» authenticité » (par le biais de la dynamique et de l’instrumentarium) s’opposent les « défenseurs de la tradition ». Si ces clichés tendent aujourd’hui à s’amenuiser au profit d’une meilleure compréhension du mouvement d’interprétation sur instruments d’époque, les écarts de conception existent toujours. Néanmoins, la redécouverte stylistique aura dépoussiéré l’interprétation de la musique baroque.

Hélas, à cheval entre deux conceptions, l’unité stylistique faisait défaut à la production de Masur, légérement désorientant ce soir-là…. Chacun des spectateurs se sera en effet senti assis entre deux chaises, chaque oreille mise en oscillation par le style disparate qui se dégage de l’ensemble.

A un orchestre moderne venait s’ajouter un continuo d’époque, comprenant deux clavecinistes, un organiste, un violoncelle baroque et une viole de gambe. Si l’effectif présentait inévitablement une composition hybride, celui-ci ne pouvait venir justifier une interprétation inégale. Par ici, un solo de violon détaché du carcan de la tradition baroque (air « Erbame dich »au demeurant remarquablement interprété par Luc Héry), d’un autre côté une rigueur des tempi digne des plus nobles traditions (chœur d’entrée « Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen »), et dans tout l’ensemble, une souplesse et une dynamique de la ligne mélodique corrompue, car non mue par une rythmique née de la danse. Les chorals, ce dénominateur commun à toute la musique allemande, sous la baguette de Masur, étaient emprunts d’un pathos regrettable, en rien baroque, le maître transformant les points d’orgue faisant office de respirations en véritables césures, et ce de façon systématique. Les solistes réquisitionnés ce soir là n’auront pas su rattraper l’ensemble par leur inspiration et leur maîtrise vocale. L’Evangéliste, , ténor à la voix androgyne, aura tout du moins su garder une diction parfaitement claire, condition sine qua non à l’intelligibité du récit. Si Ruth Ziesak a donné quelques belles arias, sa consœur et alto est apparue timide et détimbrée (à peine audible quelquefois). Quant aux autres « rôles » masculins, a déçu par une vocalité un peu trop opératique, sans parler d’Oliver Widmer qui a campé un Jésus dont on ne comprenait absolument pas le discours tant la largeur du vibrato et l’imprécision d’intonation déformaient la ligne mélodique. Le ténor venait hurler ses quelques airs avec une dureté agressive. Une volonté de se faire entendre à tout prix, ou l’incapacité d’émettre des aigus piano?

De toute la production c’est par conséquent les chœurs qui auront brillé et rendu justice au chef d’œuvre de Bach. La maîtrise, plus professionnelle encore que les hommes issus du , a livré une lecture concise, à la polyphonie aérée, à l’équilibre des voix saisissante, qui aura parfois été contrariée par la rigueur de direction de Masur dans le premier chœur, et à son tic d’interprétation des chorals. Que restera-t-il de cette Passion selon Saint Mathieu? Rarement donnée, parce que longue et requérant un effectif nombreux, elle appartient aux chefs-d’œuvre qui se suffisent à eux-mêmes. Si les admirateurs de la musique du cantor de Leipzig auront été gênés par le geste hétéroclite du maestro allemand, l’écoute d’une telle œuvre venait rappeler l’universalité du propos musical au-delà de toute orientation religieuse.

Crédit photographique : © DR

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Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 26-III-2005. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Passion selon saint Matthieu BWV 244. Ruth Ziesak, soprano ; Anna Larsson, alto ; Christoph Genz, ténor (l’Evangéliste) ; Kurt Streit, ténor ; Oliver Widmer, baryton (Jésus) ; Franz Hawlata, basse. Maîtrise de Radio France (chef de chœur : Toni Ramon), Chœur de Radio France (chef de chœur invité : Ken David Masur), Orchestre National de France, direction : Kurt Masur.

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