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Salomé monte en paquebot

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Saint-Etienne, Grand Théâtre Massenet. 03-IV-2005. Richard Strauss (1864-1949) : Salomé, drame musical en un acte, texte original français d’Oscar Wilde. Mise en scène : Jean-Louis Pichon ; chorégraphie : Laurence Fanon ; décors : Alexandre Heyraud ; costumes : Frédéric Pineau ; lumières : Michel Theuil. Avec : Christian Jean, Hérode ; Sylvie Brunet, Hérodiade ; Barbara Ducret, Salomé ; Vincent Le Texier, Iokanaan ; Jean-Luc Maurette, Narraboth ; Patricia Fernandez, le page ; Sébastien Lemoine, 1er soldat ; Jean-Pascal Introvigne, 2nd soldat et un Cappadocien ; Jean Vendassi, 1er nazaréen ; Gil Hanrion, 2nd nazaréen et un esclave ; François Bescobo, 1er juif ; Dominique Rossignol, 2ème juif ; Eric Chorier, 3ème juif ; Patricio Saxon, 4ème juif ; Raphaël Marbaud, 5ème juif ; Bruno Benne, David Framba, José Valls, les esclaves de Salomé (danseurs). Orchestre Symphonique de Saint Etienne, direction : Laurent Campellone.

Salomé en version française

L’intérêt supplémentaire de cette Salomé, dont il y a en ce moment inflation (voir les articles de Pierre-Jean Tribot à Anvers, Andreas Laska à Cologne, en attendant celui de Philippe-Alexandre Pham à Nice) était de proposer la version française sur le texte original d’Oscar Wilde, corrigé de la main même de pour l’adapter à cette nouvelle prosodie.

Sans révolutionner la structure de l’œuvre, cette version y apporte un éclairage légèrement différent. On est cependant parfois gêné par les contorsions que le compositeur a dû apporter au texte pour le faire coïncider avec la musique, malgré les conseils éclairés de Romain Rolland (« je veux la tête d’Iokanaan », élision répétée jusqu’à plus soif).

La mise en scène de est à l’aune de l’accueil qu’elle a reçue. Lors des saluts, un tiers de la salle huait, un deuxième tiers applaudissait et le reste hésitait d’un air perplexe.

Sur le plan du très bon : un décor réussi, représentant l’intérieur d’une sorte de paquebot rouillé. Au centre, un cercle, surélevé et légèrement de biais, tout autour en demi-cercles, des échelles et des coursives peuplées du petit monde des soldats, des juifs et des esclaves. Mise à part la robe du soir bleue à paillettes de l’héroïne, les costumes des protagonistes sont défraîchis et tachés, visiblement ce paquebot ne fait plus escale depuis des siècles, sorte de croisière des maudits, univers clos et rassis, dans lequel la perversion et le malsain peuvent se développer à loisir. On se croirait dans un film noir de science-fiction, peut-être sur l’île de la Cité des enfants perdus de Jean-Pierre Jeunet, ou dans l’univers carcéral du feuilleton américain Oz. Trois – bons – danseurs, vêtus comme des mercenaires de film de guerre, rampent et se frottent à Salomé, les échelles et les coursives évoquent un univers confiné et violent, tout donne une impression de pourrissement en vase clos, d’atmosphère glauque. Les hublots des cabines figurent la lune, omniprésente dans l’opéra, idée malheureusement sous-exploitée par le metteur en scène.

Au chapitre des bonnes idées : la Danse des sept voiles, pierre d’achoppement de toute Salomé. Il est difficile d’avoir une héroïne possédant – comme c’est le cas ici – le physique du rôle, mais de plus sachant danser! A Saint Etienne, les trois danseurs occupent l’espace, ce qui permet à Salomé d’obtenir l’effet qui s’impose simplement en ondulant lascivement des hanches ou en se laissant porter par les danseurs. Les sept voiles sont de petits foulards accrochés à sa robe, elle finit sa danse à la fois chastement et sensuellement en body de couleur beige et porte-jarretelles.

Au chapitre des ratages, la mort de Salomé, qui doit faire frémir d’horreur, est esquivée. Elle s’écroule, un des danseurs rampe et lui touche le bout de la main. C’est tout. Pas de boucliers pour l’écraser, ou d’exécution d’une autre sorte.

Au chapitre de ce qui laisse perplexe, le traitement réservé au couple royal, considérés, peut-être pour la toute première fois de l’histoire de l’opéra, comme des personnages comiques! En dictateur d’opérette vêtu d’une robe de chambre mitée à épaulettes galonnées, Hérode est visqueux et glauque à souhait. Mais est-il par exemple indispensable qu’il pèle une pomme avec un couteau de cuisine quand il offre des fruits à Salomé? Robe à carreaux, chaussettes par-dessus des collants filés, Hérodias est une matrone caricaturée par Dubout. Cela ne vire fort heureusement jamais au grotesque, mais pourquoi? Pourquoi lui prend-il soudain l’envie indicible de faire un câlin à une chaise pliante? Pourquoi, quand Hérode supplie Salomé de choisir un autre cadeau que la tête du prophète, danse-t-elle lascivement et se fait-elle à moitié déshabiller par les juifs? Quel est le sens de tout ceci? Quel éclairage est-ce censé donner à l’œuvre?…perplexe, décidément…

En plus de la version française, l’autre curiosité de la soirée était la prise de rôle de la jeune , vingt-neuf ans, nomination des victoires de la musique classique en 2004. On serait plus sévère avec une cantatrice chevronnée, mais face au culot nécessaire pour débuter dans un tel rôle, à l’arrivée à bon port sans fatigue vocale apparente, trouvant en outre des réserves de puissance et d’énergie dans sa scène finale face à la tête de Iokanaan, on ne peut que rester soufflé d’admiration. Passons donc rapidement sur un contrôle de la respiration peu orthodoxe et une diction défaillante, bien dommage car la chanteuse gagnerait sûrement en projection en travaillant sa prononciation, sur un timbre de soprano lyrique un peu juste pour ce rôle crucifiant (et c’est bien normal, à même pas trente ans!) et notons que l’artiste est fine musicienne, et connaît la signification du terme « colorer une phrase ». On aimerait réentendre plus à loisir dans un rôle plus lyrique et moins tendu pour se faire une idée de ses possibilités réelles.

Face à elle, le Iokanaan de , à l’aise dans un rôle qui lui convient bien, ne nécessitant ni legato ni aigus meurtriers, mais de l’autorité vocale et scénique. Hérodias superlative de Sylvie Brunet – on s’y attendait – malgré le traitement que lui a réservé le metteur en scène, passant comme en se jouant la barrière de l’orchestre straussien, et à la diction exemplaire. Hérode sans reproche de Christian Jean, excellent Narraboth de Jean-Luc Maurette, qu’on n’attendait pas dans un tel rôle, et tout aussi bon page de Patricia Fernandez.

On dit que la qualité d’un théâtre se mesure à celle de ses seconds rôles, et ceux de cette production sont excellents, tous fermes de timbre, de diction et de présence, avec un coup de cœur pour le soldat de , récemment remarqué dans Ta bouche au théâtre de l’Athénée.

Un mot pour conclure de l’Orchestre Symphonique de Saint Etienne, en grande forme sous la direction de , ne laissant rien perdre de la violence de l’orchestration straussienne, qui a délivré une prestation superlative.

Crédit photographique : © DR

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Saint-Etienne, Grand Théâtre Massenet. 03-IV-2005. Richard Strauss (1864-1949) : Salomé, drame musical en un acte, texte original français d’Oscar Wilde. Mise en scène : Jean-Louis Pichon ; chorégraphie : Laurence Fanon ; décors : Alexandre Heyraud ; costumes : Frédéric Pineau ; lumières : Michel Theuil. Avec : Christian Jean, Hérode ; Sylvie Brunet, Hérodiade ; Barbara Ducret, Salomé ; Vincent Le Texier, Iokanaan ; Jean-Luc Maurette, Narraboth ; Patricia Fernandez, le page ; Sébastien Lemoine, 1er soldat ; Jean-Pascal Introvigne, 2nd soldat et un Cappadocien ; Jean Vendassi, 1er nazaréen ; Gil Hanrion, 2nd nazaréen et un esclave ; François Bescobo, 1er juif ; Dominique Rossignol, 2ème juif ; Eric Chorier, 3ème juif ; Patricio Saxon, 4ème juif ; Raphaël Marbaud, 5ème juif ; Bruno Benne, David Framba, José Valls, les esclaves de Salomé (danseurs). Orchestre Symphonique de Saint Etienne, direction : Laurent Campellone.

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