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Flamboiements niçois d’une Turandot sonorisée

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Nice, Palais Nikaia. 18-VI-05. Giacomo Puccini (1858-1924) : Turandot, drame lyrique en 3 actes achevé par Franco Alfano (1876-1954) sur un livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni. Mise en scène : Paul-Emile Fourny ; décors et costumes : Poppi Ranchetti ; éclairages : Jacques Chatelet ; chorégraphie : Eleonora Gori. Avec : Giovanna Casolla, Turandot ; Inva Mula, Liù ; Warren Mok, Calaf ; Massimo La Guardia, Altoum ; Francesco Ellero d’Artegna, Timur ; Jean-Luc Ballestra, Ping ; Florian Laconi, Pang ; Gilles San Juan, Pong ; Mario Bellanova, le Mandarin ; Teresa Tomova, la Mort. Ballet de l’Opéra de Nice (directeur : Marc Ribaud), Chœur d’enfants de l’Opéra de Nice (chef de chœur : Philippe Négrel), Chœur de l’Opéra de Nice (chef de chœur : Giulio Magnanini), Orchestre Philharmonique de Nice, direction : Marco Guidarini.

Fin de saison scintillante pour l’Opéra de Nice. Plus précisément pour les ressources locales de l’institution : son directeur, Paul-Emile Fourny, l’ dirigé par son chef , les chœurs (étoffés), le ballet de l’Opéra, renouvelaient, ces 17 et 18 juin, le projet populaire d’opéra sonorisé, initié l’an dernier avec Carmen dans ce même Palais Nikaia, qui est pour les niçois ce que le palais omnisports de Bercy est pour les parisiens.

On sait la réticence que suscite immanquablement ce genre de production hollywoodienne, qui présente un opéra à la façon d’une comédie musicale. Hier, Aida ou Carmen au Stade de Franceet plus récemment Turandot qui conclue justement la saison de l’Opéra de Nice. Déjà, le public a répondu à l’offre. Le pari est donc gagné. Il est même revenu (après Carmen). La fidélisation est de surcroît totale. Pour le reste, cela reste une affaire de goût, selon sa sensibilité et selon le désir de jouer le jeu et d’accepter ce qui serait dans une salle classique pour un parterre de mélomanes distingués, une affaire scandaleuse. Jugez plutôt : des micros pour chaque protagoniste, et en prime, une balance défaillante entre les parties ainsi sonorisées. Certaines voix couvrent d’autres, qui couvrent l’orchestre ; ou d’autres sont à peine audibles (le chœur des femmes de la Cour de l’Empereur sont restées quasi muettes sur leur rocher tournant). Mais d’un autre côté, qu’avons-nous? Une expérience ouverte qui rend accessible, et de façon spectaculaire, l’opéra au grand public. Là oui, on acquiesce, mais quel dommage, pour suivre, par exemple, chacune des énigmes posées par la Princesse Turandot, qu’il n’ait pas été prévu de surtitres! Lire le texte en complément de l’action aurait ici terriblement convaincant! Et beaucoup de spectateurs venus peut-être pour la première fois à l’opéra, n’y auront vu que fracas et sonorité lyriques quand il s’agissait aussi d’action et de poésie. Ces réserves étant faites, – réserves que l’on ne partagera pas forcément, au vu d’un public laudatif, visiblement heureux d’avoir été ainsi « gavé » par l’oreille et par les yeux – cette nouvelle production n’est pas sans d’évidentes qualités. Et là le mélomane plus averti, y réfléchira à deux fois… On y reconnaîtra la marque d’un duo plus que prometteur pour la prochaine saison : Fourny/Guidarini.

Ici, le chef dont chaque apparition sous le halo scintillant du projecteur mobile rappelait l’entrée d’un Fred Astaire trop heureux de conduire ses troupes sur la cime du succès imprime à l’orchestre des fureurs ourlées, un tempérament littéralement flamboyant ; c’était à lui seul sur l’estrade un feu d’artifice de déclamation gestuelle, sachant imprimer à ses troupes, un style indiscutable, entre panache solaire et brillances de la nuit : idéal dans les murmures et les colorations, précis, tendu, vraiment indiscutable, surtout dans les tutti qui font surgir les fastes de la Cité Interdite. sait montrer qu’il est un grand plasticien, évoquant les climats mystérieux de la fresque, suscitant aussi la grandeur de l’empire chinois. Sur la scène, le jeu des acteurs et des figurants (surabondants) est clair, parfaitement encadré. Le plus beau tableau à notre sens étant celui où l’Empereur de Chine apparaît dans toute sa gloire, telle une déité sortie de son naos (excellent Massimo la Guardia). Idée pertinente aussi : la personnification de la mort qui paraît en particulier quand Liù se suicide, préférant la mort plutôt que de livrer le nom de son bien-aimé.

Pour réussir Turandot, il faut certes comme Aida, des effets de masses, des décors clairs et savants, des éclairages suggestifs ; ne pas trop charger le kitsch et le clinquant ; il faut surtout des voix. Et là, le public fut comblé. Le puriste regrettera là encore la sonorisation confinant à la saturation des aigus pourtant musicaux… Mais, il faut reconnaître l’intelligence du casting, plutôt équilibré.

Formée à Naples, est une Turandot à la voix d’airain, sans défaillance, ligne autoritaire, musicalité marmoréenne. Elle a su incarner la froide héroïne, implacable et cruelle, mais aussi la femme (presque ingénue!) qui se révèle au IIIème acte. Son pendant, plus humaine et d’une subtilité presque trop fragile, la Liù de la soprano albanaise Inva Mulla, était d’une sensibilité idéale. Leurs confrères-chanteurs ne déméritaient pas non plus : le Calaf du ténor chinois, Warren Mok, ne possédait pas toutes les finesses du chant mais ses aigus ne manquaient pas de vaillance. Parfaits de musicalité et de présence scénique les trois défenseurs de l’ordre : Ping, Pang, Pong (malgré là aussi des défaillances de balance entre les voix sonorisées!)

On sait les difficultés avec lesquelles Puccini tenta d’achever une partition inégale, d’autant qu’il laissa après sa mort un ensemble de manuscrits autographes qui ne bénéficièrent d’aucune révision finale de la part de leur auteur. On sait aussi avec quelle autorité Toscanini maltraita le compositeur désigné pour compléter et terminer l’ouvrage. Tout cela s’entend et se voit aujourd’hui dans les productions de Turandot. Il n’empêche que la fresque exotique et ses superbes assauts orchestraux – d’une audace et d’une modernité sous évaluées à notre sens – ont trouvé à Nice une spectaculaire célébration populaire!

Crédit photographiques : © Ville de Nice

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Nice, Palais Nikaia. 18-VI-05. Giacomo Puccini (1858-1924) : Turandot, drame lyrique en 3 actes achevé par Franco Alfano (1876-1954) sur un livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni. Mise en scène : Paul-Emile Fourny ; décors et costumes : Poppi Ranchetti ; éclairages : Jacques Chatelet ; chorégraphie : Eleonora Gori. Avec : Giovanna Casolla, Turandot ; Inva Mula, Liù ; Warren Mok, Calaf ; Massimo La Guardia, Altoum ; Francesco Ellero d’Artegna, Timur ; Jean-Luc Ballestra, Ping ; Florian Laconi, Pang ; Gilles San Juan, Pong ; Mario Bellanova, le Mandarin ; Teresa Tomova, la Mort. Ballet de l’Opéra de Nice (directeur : Marc Ribaud), Chœur d’enfants de l’Opéra de Nice (chef de chœur : Philippe Négrel), Chœur de l’Opéra de Nice (chef de chœur : Giulio Magnanini), Orchestre Philharmonique de Nice, direction : Marco Guidarini.

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