Orchestre Colonne – Cent trente ans au service de la musique

À emporter, CD, Musique symphonique

Maurice Ravel (1875-1937) : Rapsodie espagnole. Direction : Pierre Dervaux. Emmanuel Chabrier (1841-1894) : Fête polonaise du « Roi malgré lui » ; España, rapsodie pour orchestre. Édouard Lalo (1823-1892) : Le Roi d’Ys – ouverture. Claude Debussy (1862-1917) : Prélude à l’après-midi d’un faune. Gabriel Pierné (1863-1937) : Giration – ballet. Direction : Gabriel Pierné. Hector Berlioz : Marche hongroise, de la Damnation de Faust. Carl maria von Weber / Berlioz : L’Invitation à la Valse. Frédéric Chopin : Marche funèbre. W. A. Mozart : Marche turque. Direction : Édouard Colonne. Paul Dukas (1865-1935) : La Péri, ballet (précédé de sa Fanfare). Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Concerto n°2 pour piano et orchestre op. 22. Jeanne-Marie Darré, piano Gaveau. Direction : Paul Paray. André Messager (1853-1929) : Les deux Pigeons, suite de ballet. Gabriel Fauré (1845-1924) : Pénélope – opéra, ouverture. Édouard Lalo (1823-1892) : Scherzo en ré mineur. Direction : Jean Fournet. 2 CD CASCAVELLE Collection Flash-back. Réf. : VEL 3066. Enregistré entre 1908 et 1960. AAD. Notice bilingue français-anglais très bonne (Philippe Morin). Durée : 71’16’’et 73’03’’

 

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Dieu, comme ces 78 tours/min sonnent magnifiquement! Bien sûr, précisons de suite que seul l’enregistrement de la Rapsodie espagnole de Ravel par un Pierre Dervaux aussi somptueux que raffiné fut réalisé en excellente stéréophonie sur une bande magnétique de 1960 (c’est d’ailleurs l’ qui créa l’œuvre en 1908). Mais nous nous empressons également d’avouer avoir été stupéfait par la grande qualité sonore des transferts des disques Pathé acoustiques gravés par Édouard Colonne en 1908-09 (ou 1906, selon d’autres sources), admettant bien évidemment qu’il ne s’agit pas en l’occurrence de haute fidélité! Tout cela pour certifier que nous sommes ici en présence d’une réalisation exceptionnelle du label suisse Cascavelle – tout comme d’ailleurs celle réalisée précédemment sur « La France résistante » consacrée à Honegger et Jolivet par Charles Münch (réf. VEL 3060). Le double CD qui nous occupe, lui, est dédié aux cent trente ans au service de la musique de l’» Orchestre de l’Association Artistique des Concerts Colonne », du nom de son fondateur. La France a connu d’autres orchestres célèbres qui portent le nom de leurs chefs fondateurs respectifs : Charles Lamoureux, Jules Pasdeloup, Walther Straram, mais d’entre eux l’Orchestre des Concerts Colonne est celui qui, avec l’Orchestre des Concerts Lamoureux, a probablement le plus enregistré.

L’ fut fondé par un ancien violoniste de l’Opéra, Édouard Colonne (1838 – 1910) qui en donna le concert inaugural le 2 mars 1873 et qui ne cessa de défendre la musique française jusqu’à sa mort en affichant les noms de Bizet, Saint-Saëns, Delibes, Lalo, Charpentier, Debussy et Ravel, en plus de diffuser en France l’œuvre de Wagner ainsi que celle de l’École russe. Il fut, avec et Camille Chevillard, l’un des trois chefs de renom pionniers français de l’enregistrement orchestral. Dès 1903, Colonne choisit pour assistant un compositeur talentueux et raffiné, Gabriel Pierné (1863 – 1937) qui lui succédera et accomplira ainsi une éclatante carrière de chef d’orchestre. À leur tour, (1886 – 1979), très connu pour ses gravures légendaires à Detroit, et Pierre Dervaux (1917 – 1992) prendront en charge l’Orchestre Colonne en en devenant les présidents – chefs d’orchestre successifs.

Le programme représenté sur ces deux CDs est essentiellement composé d’œuvres françaises ; Nous disons bien « essentiellement », car c’est là précisément que se situe non pas une déception (loin s’en faut!), mais plutôt un seul regret : Édouard Colonne a gravé une vingtaine de faces dont quatre sont reprises ici, révélant bien les goûts de l’époque en matière d’enregistrements ; Au lieu de nous proposer des orchestrations de L’Invitation à la Valse de Weber/Berlioz, la Marche funèbre de Chopin et autre Marche turque de Mozart, peut-être aurait-il été plus approprié de nous offrir les faces consacrées au ballet d’Henri VIII de Saint-Saëns, à celui de La Korrigane de Widor, ou même à la Scène de Bal de Jocelyn de Godard : cela nous aurait au moins fait entendre des œuvres qui manquent cruellement au disque, en plus d’ainsi présenter un programme complètement français.

Mais ceci est un détail par rapport à toutes les beautés offertes sur cet album, et au fait que l’on retrouve avec grand plaisir, aux côtés d’Édouard Colonne, des chefs aussi remarquables que Gabriel Pierné, , et Pierre Dervaux. Un autre attrait de cet album est de présenter des œuvres relativement rares, tant au disque qu’au concert. Gabriel Pierné, surtout connu comme compositeur, n’a pas gravé moins de cent quarante faces de 78 t. /min chez Odéon qu’il serait impératif de rééditer intégralement, car dans ce superbe patrimoine enregistré, il se révèle aussi fin et subtil chef que compositeur, défendant les œuvres de Chabrier, Debussy et Lalo (la splendide mais en fin de compte peu jouée ouverture du Roi d’Ys), tout autant qu’une œuvre de son cru, Giration, curieux petit ballet de huit minutes sur une chorégraphie de , destiné comme le suggère le titre au phonographe de l’époque et ainsi créé en 1934, au Théâtre des Champs-Élysées, avec une « assiette » musicale intégralement enregistrée – avant Béjart! – et qui eut d’ailleurs un Grand Prix du Disque français pour cette gravure toujours désespérément unique de cette œuvre (à des fins « phonogéniques », les instruments, choisis par le compositeur, se limitaient à onze : quintette à cordes, flûte, clarinette, basson, trompette, trombone et piano ; parmi les interprètes figurent notamment Louis Cahuzac à la clarinette et Jean Doyen au piano).

Mais c’est surtout le programme défendu dans les années 40 par Paul Paray et qui se révèle le plus remarquable. Beaucoup de mélomanes se souviennent de la pianiste française Jeanne-Marie Darré (1905–1999) dont la technique et l’endurance exceptionnelles lui permettaient de donner en une seule soirée les cinq concertos pour piano de Saint-Saëns, exploit qu’elle immortalisa dans les années 50 en microsillons Pathé sous la direction de Louis Fourestier. Toutefois à l’époque du 78 t. /min, en 1948, elle avait déjà gravé le 2ème Concerto avec la complicité attentive de Paul Paray : cette version magistrale nous montre cette magnifique musicienne au sommet de son art. Mais également au sommet de son art, Paray l’est assurément dans l’un des chefs d’œuvre absolu de la musique française : le ballet La Péri de Paul Dukas, ici précédé de sa Fanfare comme il convient impérativement. Lorsque l’on songe qu’il était impossible de retoucher les prises 78 t. /min (à moins de recommencer toute une face de quatre minutes), on ne peut qu’être émerveillé de la perfection avec laquelle le grand chef dévoile chaque détail et toutes les somptuosités de cette partition. Une référence absolue, aux côtés d’, et .

À plus de 90 ans, Jean Fournet (* 1913) est toujours actif, Dieu merci! Voilà un chef pour lequel nous ne cachons ni notre admiration, ni notre tendresse. Alors que Magnard était franchement inconnu au début des années 60, il en donna à cette époque la 4ème Symphonie à la Radio néerlandaise en une vision qu’il serait vraiment opportun d’éditer en CD. Jean Fournet n’a pas été président – chef d’orchestre de l’Orchestre Colonne, mais le programme qu’il défend ici avec cet orchestre est loin d’être banal : la suite des Deux Pigeons de Messager, l’ouverture de Pénélope de Fauré, et le Scherzo de Lalo. Les interprétations en sont absolument irréprochables de finesse, de sensibilité et de subtilité, et démentent définitivement et de manière irréfutable les reproches de froideur qu’on a pu faire à ce très grand chef d’orchestre. Jean Fournet est le seul survivant (avec Georges Prêtre et Serge Baudo, plus jeunes) d’une génération de chefs français très regrettés qui comprenait notamment (franco-belge), Pierre Dervaux, , , Charles Münch et .

Encore et surtout ici, nous ne pouvons que répéter ce qui est écrit en début d’article : Dieu! comme ces 78 tours/min sonnent magnifiquement!

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