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De la difficulté de monter le Grand Opéra

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Venise, Teatro La Fenice, 19-XI-05. Jacques-Fromental Halévy (1799-1862) : La Juive, opéra en 5 actes sur un livret de Eugène Scribe. Mise en scène : Günter Krämer ; décors : Gottfried Pilz ; costumes : Isabel Inez Glathar. Avec : John Uhlenhopp, Eléazar ; Roberto Scandiuzzi, cardinal de Brogny ; Bruce Sledge, Léopold ; Annick Massis, Eudoxie ; Iano Tamar, Rachel ; Vincent Le Texier, Ruggiero ; Massimiliano Vallegi, Albert. Chœur de la Fenice (chef de chœur : Emanuela Di Pietro). Orchestre de La Fenice, direction : Frédéric Chaslin.

La Juive à la Fenice

Nous avions assisté en juin dernier à Liège à une version des Huguenots réduite à 2 heures 30 de musique (en enlevant les entractes lire la chronique de notre collaborateur Richard Letawe). En septembre nous avons entendu à Vienne un Guillaume Tell dépassant légèrement les 3 heures. L’admirateur de Grand Opéra est pris entre la joie de se voir proposer une œuvre rarement jouée et la (relative) déception devant la version tronquée qu’il entendra finalement. Certes, même à sa création au XIXe siècle l’œuvre n’était pas donnée dans sa version intégrale et la longueur fluctuait en fonction des répétitions, des ajouts ou suppressions de dernière minute.

On peut comprendre qu’il faille trouver un compromis entre « tout-ce-que-le-compositeur-a-écrit » (et n’a pas forcément entendu de son vivant) et une version trop allégée. Entendre un Don Carlos archi-complet, récupérant même des passages abandonnés par Verdi (Vienne 2004 et 2005) peut sembler bien long pour le spectateur moyen (ce dernier mot n’est pas péjoratif).

C’est donc une version « coupée » que nous avons vue à Venise, très exactement celle que tout mélomane peut voir sur le DVD pris sur le vif au Staatsoper avec Neil Shicoff dans le rôle d’Eléazar (voir la chronique de notre collaborateur Jacques Hétu). « Allégée », mais frôlant les 3 heures de musique si l’on enlève les deux entractes. C’est d’ailleurs la production viennoise que La Fenice a empruntée. On retrouve donc une scène divisée en deux : le premier plan est le monde du juif Eléazar, sombre et bas. Le deuxième plan est surélevé et incliné, bénéficiant d’une lumière vive et blanche. La mise en scène, à défaut d’être originale, a le mérite d’être bien lisible : le milieu princier vit « en haut » dans la lumière ; le juif se terre dans les bas-fonds. Le spectateur autrichien de 1998 (date de cette production) était sans doute plus sensible aux allusions politiques à son pays que le spectateur vénitien de 2005.

Sur le plan musical, saluons d’emblée le travail du chœur et de l’orchestre qui honorent leur partie avec un bon niveau général. dirige avec assurance : tempi adéquats, fougue, vision d’ensemble : du beau travail. A noter que l’ouverture retrouve sa vraie longueur. Nous avions entendu ce chef plus erratique en mars dernier dans I Puritani (Vienne toujours), passant du lento au presto ; nous avons donc d’autant plus de plaisir à reconnaître son talent à la tête de cette Juive.

Neil Shicoff est coutumier de l’annulation et c’est ce qui s’est produit ce 19 novembre. Il rend la tâche d’autant plus difficile à , obligé d’assurer plusieurs représentations en si peu de jours. Il faut reconnaître que Neil Shicoff en fait parfois « des tonnes », multipliant par deux la longueur de « Rachel, quand du seigneur », cédant aux effets vocaux avec plus ou moins bon goût. Mais force est de reconnaître que nous le regrettons en entendant son remplaçant à la voix terne, sans ampleur. Pire, on a l’impression qu’il a pris les défauts de Shicoff (par exemple dans une ligne de chant morcelée ou dans sa prononciation du français) sans les qualités. Comme Shicoff ces dernières années, il coupe la fin de l’acte IV qui s’arrête un peu brutalement, après son air lent.

En revanche pour les autres voix d’hommes, la représentation n’offre que des satisfactions : bonne prestation de  ; excellent Léopold de à l’aise dans ce rôle difficile (que de contre-ut !) ; impressionnant Brogny de Roberto Scandiuzzi, voix au riche métal.

est une artiste musicienne, nul ne peut en douter, malheureusement la voix ne suit plus les intentions. Dès qu’il s’agit de tenir des aigus, le souffle est raccourci et la justesse laisse à désirer. Malheureusement le rôle de Rachel comporte un certain nombre d’envolées lyriques et on ne peut pas dire que la soprano géorgienne soit à l’aise sur les cimes ou dans la langue de Scribe. , depuis ses premières Philine (héroïne du Mignon d’Ambroise Thomas), défend ce répertoire et ce type d’emploi avec charme et brio. Quel dommage qu’elle se voie privée de son boléro et du premier duo avec Rachel !

Appelons de nos vœux, dans un proche avenir, une Juive à Paris, ville de sa création. Mais une Juive qui tende vers l’intégrale, même si elle ne l’atteint pas…

Crédit photographique : © Michele Crosera

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Venise, Teatro La Fenice, 19-XI-05. Jacques-Fromental Halévy (1799-1862) : La Juive, opéra en 5 actes sur un livret de Eugène Scribe. Mise en scène : Günter Krämer ; décors : Gottfried Pilz ; costumes : Isabel Inez Glathar. Avec : John Uhlenhopp, Eléazar ; Roberto Scandiuzzi, cardinal de Brogny ; Bruce Sledge, Léopold ; Annick Massis, Eudoxie ; Iano Tamar, Rachel ; Vincent Le Texier, Ruggiero ; Massimiliano Vallegi, Albert. Chœur de la Fenice (chef de chœur : Emanuela Di Pietro). Orchestre de La Fenice, direction : Frédéric Chaslin.

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