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Giacinto Scelsi par Sylvain Cambreling : Envoûtants mysticismes

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Paris, Opéra-Garnier. 21-XI-2005. Giacinto Scelsi (1905-1988) : Hymnos ; Yliam ; Uaxuctum. Edgard Varèse (1883-1965) : Ecuatorial. Hanspeter Kyburz (né en 1960) : A travers ; Nœsis. Ernesto Molinari, clarinettes. SWR Vokalensemble Stuttgart (chef de chœur : Marcus Creed), SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Fribourg, direction : Sylvain Cambreling.

SWR Sinfonieorchester

Quand créa l’ensemble InterContemporain, il voulait un orchestre de musiciens virtuoses maîtres de leurs instruments, pour qui les difficultés techniques ne seraient pas une impasse à l’exécution d’œuvres contemporaines. L’idée en soi, si elle a été fortement critiquée en son temps, n’avait rien de révolutionnaire : dès sa réorganisation en 1946 l’Allemagne avait prévu plusieurs phalanges destinées à la musique contemporaine, tel le SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Fribourg, orchestre de radio presque soixantenaire au répertoire impressionnant.

Le programme du concert du 21 novembre, exclusivement dédié au XXe siècle (voire plus), était conçu de manière intelligente : une première partie toute en progression où planent les ombres des cultures précolombiennes, une seconde partie monographique.

est a coup sur « l’artiste maudit » du siècle passé. Protégé financièrement par sa fortune personnelle et familiale, étranger à bien des courants artistiques en raison de son isolement, en partie forcé pour des raisons psychiatriques, il a dans sa solitude trouvé un monde sonore inouï. Ses partitions, pour la plupart découvertes dans les années 80, ont sonné comme de véritables coups de tonnerre dans la création musicale. Des œuvres parfois monumentales écrites dans les années 50 ou 60 qui dormaient dans des cartons ont révélé un monde sonore dégagé de toute notion d’harmonie et de pulsation. L’oreille, bousculée par une avalanche d’informations, ne peut tout entendre clairement et doit globaliser l’écoute pour percevoir, d’où l’impression d’une masse sonore en évolution constante. Et ce bien avant les essais de micro-écriture de Gyorgy Ligeti, mais sans que ce dernier ne se doute des trouvailles de Scelsi.

Hymnos (1963) pour double orchestre est une partition en arche faite de micro-intervalles qui gravitent autour d’une note pivot (fa) qui elle-même descend peu à peu d’une tierce mineure, pour aboutir au ré. La perception de cette descente est inaudible, Scelsi jouant sur les timbres pour créer des impressions de masse sonore grouillante. La note-pivot paraît ainsi aspirée, puis délaissée, gravitant d’une groupe orchestral à un autre, enrichie de ses harmoniques ou privée de son propre son fondamental. Cette impression ne peut être rendue que par un jeu instrumental brillant, ce que réussit particulièrement le SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Fribourg, aguerri à ce type de répertoire.

Yliam (1964) pour chœur de femmes explore les possibilités de la voix humaine avec les mêmes préceptes : note-pivot, jeu de timbres et d’espace. La réalisation qu’en donne le SWR Vokalensemble est stupéfiante, tant les registres vocaux sont exposés dans leurs limites humaines. Uaxuctum (1966), pour solistes amplifiés, chœur et ensemble instrumental est une œuvre de la pleine maturité de Scelsi. A l’instar d’Yliam aucun texte ne sert de support : par le phonème, la voix devient instrument. Scelsi cherche ici à « désincarner » son œuvre, à ne l’inscrire dans aucun mouvement esthétique pour la rendre intemporelle. Uaxuctum narre la fin collective d’une cité Maya, détruite par ses habitants après une prophétie catastrophique. L’œuvre, construite en arche, part du néant pour arriver au néant, après un déluge de sonorités en son centre. Effets hypnotiques de la musique de Scelsi ou public respectueux et intéressé, aucune toux sclérotique n’est venue perturber ce concert.

Entre Yliam et Uaxuctum était judicieusement disposé Ecuatorial d’, pièce au destin malheureux lors de sa création dans les années 30. Point d’exotisme dans cette mise en musique du Popol-Vuh : le refus de toute mélodie, la présence de micro-intervalles, des rythmes obsédants mais non systématiques et la présence d’un orgue et de deux ondes Martenot parachèvent l’impression incantatoire de ces dix minutes de musique. A l’instar des pièces de Scelsi, les musiciens et leur chef donnent une déroutante impression de facilité.

La suite du concert, consacrée à , était plutôt décevante en regard de l’excellente première partie. Non en raison de l’exécution de l’orchestre ou de son chef, toujours autant à l’aise, ni du soliste Ernesto Molinari, qui dans A travers jongle entre ses différentes clarinettes. Mais la musique de ce compositeur quadragénaire est d’inspiration inégale.

A travers est un concerto pour clarinette au découpage classique en trois mouvements. Les idées musicales s’échangent entre soliste et orchestre dans une variation sans fin (dont un jeu d’écho particulièrement subtil et inventif entre clarinette solo et clarinettes d’orchestre), le tout rehaussé par une orchestration virtuose et luxuriante qui utilise aussi les déplacements dans l’espace (à l’instar d’Hymnos, A travers est conçu pour deux groupes intrumentaux). Si on sent nettement l’héritage de ses aînés, Hans Zender et Gyorgy Ligeti en tête, le langage de Kyburz reste éminemment personnel, dégagé de tout dogmatisme. En revanche Nœsis nous paraît plat et peu inspiré, par ses sonorités redondantes et ses oppositions constantes de masses, qui finissent par créer un discours uniforme et lassant.

© Betty Freeman

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Paris, Opéra-Garnier. 21-XI-2005. Giacinto Scelsi (1905-1988) : Hymnos ; Yliam ; Uaxuctum. Edgard Varèse (1883-1965) : Ecuatorial. Hanspeter Kyburz (né en 1960) : A travers ; Nœsis. Ernesto Molinari, clarinettes. SWR Vokalensemble Stuttgart (chef de chœur : Marcus Creed), SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Fribourg, direction : Sylvain Cambreling.

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