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Yunah Lee, une si belle Cio-Cio-San

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Berne, Stadttheater. 22-XII-05. Giacomo Puccini (1858-1924) : Madama Butterfly, tragédie japonaise en trois actes sur un livret de Luigi Illica et Giuseppe Giacosa. Mise en scène : Eike Gramms ; décors : Christoph Wagenknecht ; costumes : Catherine Vœffray. Avec : Yunah Lee, Madama Butterfly (Cio-Cio-San)  ; Misha Didyk, Pinkerton ; James Elliott, Goro ; Zoryana Kushpler, Suzuki ; Robin Adams, Sharpless ; Andrzej Poraszka, le commissaire impérial ; Runi Brattaberg, le Bonze ; Josef Wagner, le prince Yamadori ; Vilislava Gospodinova, Kate Pinkerton ; Vessela Lepidu, la mère ; Manami Takasaka, la cousine ; Kerstin Rasche, la tante ; Jan Pawel Nowacki, l’oncle Yakuside ; Jœl Sauter, l’enfant. Chœur de l’Opéra de Berne (chef de chœur : Lech-Rudolf Gorywoda), Berner Symphonieorchester, direction : Srboljub Dinić.

Comme un disque qu’on écoute en boucle parce qu’il nous a charmé, le Stadttheater de Berne s’est donné le défi de présenter vingt-et-une représentations de cette Madama Butterfly! Même s’agissant d’un des opéras les plus populaires de Puccini, il faut une belle confiance dans son public pour programmer vingt-et-une représentations dans une ville de quelque 150. 000 habitants. Au terme de la première, le pari semble moins hasardeux qu’il n’en paraît. Le 17 février 1904, au lendemain de la première Madama Butterfly reçue dans un indescriptible chahut du public, Puccini, Illica et Giacosa écrivirent à , la créatrice du rôle : « Nous avons été obligés de vous tuer sur la scène mais, votre art profond et exquis assura la vie de notre opéra ».

Cent ans plus tard, la soprano (Cio-Cio-San) dépose une autre pierre au monument de l’œuvre puccinienne. Chantant pour la première fois en Europe, elle apporte à cette production bernoise une aura à laquelle le public n’a pas été insensible, au vu du triomphe qu’il lui a réservé. Est-ce sa voix qui la rend si captivante? Si elle possède un instrument vocal d’une parfaite homogénéité, si aucune stridence ne vient déranger l’oreille sensible, si le legato est admirable, si les couleurs vocales sont particulièrement bien en phase avec le texte, si la diction est très bonne, ce ne sont pas toutes ces belles qualités qui rendent la performance de la chanteuse si fascinante. Elle possède, à travers son chant, ses attitudes, ses expressions, un magnétisme du personnage dont on ne parvient pas à se détacher. Dès son entrée, cette Cio-Cio-San investit la scène. En véritable artiste, compose un personnage introverti, retenu, timide, gêné, comme absent au drame qui se noue autour de lui. Bien sûr, à travers ses gestes et ses attitudes, ses origines ethniques lui offrent un avantage culturel certain par rapport aux interprètes occidentales du rôle. Elle est le personnage avec tant de conviction qu’elle donne l’impression que son Puccini est totalement oriental, et que la langue qu’elle chante, pourtant de l’italien, est elle aussi orientale.

À côté du bonheur de cette si belle Cio-Cio-San, (Pinkerton) est un somptueux lieutenant. Beau, blond, athlétique, débordant de jeunesse, il incarne la réussite sociale. L’aisance naturelle du geste ajoute à l’insouciance juvénile du lieutenant de la marine. Rien ne lui résiste. Paré de son charme, il en reste cependant dans la retenue d’une belle et bonne éducation. D’une voix de lumière chargée d’aigus solaires, le ténor ukrainien confère à son personnage la classe de l’élégance.

Totalement investis dans le discours amoureux de leur idylle naissante, les deux chanteurs ne sont plus en scène. Hors du temps, ils franchissent l’espace qui les retient et se donnent à leur histoire d’amour dans une vérité troublante. Plus rien n’existe. L’opéra, la musique de Puccini, la prosodie, le théâtre, les décors, plus rien ne fait partie d’eux. Ils sont dans l’amour, dans la romance, dans l’extase. Outre les deux protagonistes, à noter la belle prestation du baryton (Sharpless), sociétaire de la troupe du Stadttheater de Berne. D’une voix puissante et bien timbrée, il compose un ambassadeur superbe de finesse et d’autorité.

Les meilleures mises en scène sont celles qui donnent l’impression qu’il n’y a pas de mise en scène. Celle-ci en fait partie. Tout en restant traditionnelle, elle réussit à transporter le public dans l’intimité de l’intrigue, merci à la direction d’acteurs de . Le public, pourtant conscient des événements qui se déroulent devant ses yeux, semble navré de n’être qu’un voyeur du drame. Alors qu’il sait l’abandon de Cio-Cio-San par Pinkerton, il le vit comme si l’irrémédiable pouvait ne pas avoir lieu. Ainsi l’air de Butterfly, « Un bel di vedremo », cueille le public comme par surprise. Tout se déroule dans le naturel le plus total. Quand se termine le second acte, la scène reste ouverte sur les lueurs naissantes du crépuscule. La musique de Puccini s’envole lentement vers le silence (beau Berner Symphonie-Orchester, dirigé avec finesse et soin par un sensible ). Bientôt la nuit tombe sur Cio-Cio-San et Suzuki (excellente Zoryana Kushpler) tenant l’enfant endormi dans ses bras. Dans la profondeur de la nuit, le regard fixe de Cio-Cio-San, immobile face à un Bouddha, attend le retour de Pinkerton. Puis, la musique s’enchaîne avec l’ouverture du troisième acte alors que lentement, l’aurore pointe. Peu à peu, on redécouvre l’entier de la scène dans la lancinante atmosphère de l’interminable attente. Ce superbe tableau, dans un décor traditionnel () démontre si besoin est qu’en racontant le livret dans toute sa simplicité, c’est l’émotion qui gagne.

Peut-être que les costumes () des choristes auraient gagné à être plus chatoyants et colorés, éludant ainsi quelque peu les maquillages « japonisés » des certaines carrures assez fortement éloignées de la gracilité orientale qu’elles étaient censées représenter.

Prochaines représentations : Les 4, 14, 17, 28 et 31 janvier 2006, les 14, 16, 18 et 25 février 2006, les 4 et 17 mars 2006, les 11, 13, 15 et 29 avril 2006 et les 2, 6 et 22 mai 2006.

Crédit photographique : © Jürg Müller

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Berne, Stadttheater. 22-XII-05. Giacomo Puccini (1858-1924) : Madama Butterfly, tragédie japonaise en trois actes sur un livret de Luigi Illica et Giuseppe Giacosa. Mise en scène : Eike Gramms ; décors : Christoph Wagenknecht ; costumes : Catherine Vœffray. Avec : Yunah Lee, Madama Butterfly (Cio-Cio-San)  ; Misha Didyk, Pinkerton ; James Elliott, Goro ; Zoryana Kushpler, Suzuki ; Robin Adams, Sharpless ; Andrzej Poraszka, le commissaire impérial ; Runi Brattaberg, le Bonze ; Josef Wagner, le prince Yamadori ; Vilislava Gospodinova, Kate Pinkerton ; Vessela Lepidu, la mère ; Manami Takasaka, la cousine ; Kerstin Rasche, la tante ; Jan Pawel Nowacki, l’oncle Yakuside ; Jœl Sauter, l’enfant. Chœur de l’Opéra de Berne (chef de chœur : Lech-Rudolf Gorywoda), Berner Symphonieorchester, direction : Srboljub Dinić.

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