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Intégrale des Symphonies de Chostakovitch par Kitaenko : Pour l’Histoire !

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Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Intégrale des Symphonies. Marina Shaguch, soprano ; Arutjun Kotchinian, basse. Chœur Philharmonique de Prague, Orchestre du Gürzenich de Cologne, direction : Dimitri Kitaenko. 12 SACD Hybrides Capriccio 71029. Enregistrements en public (symphonies n°1, 4, 7, 11 et 15) à la Philharmonie de Cologne et en studio entre 2002 et 2004. DDD. Notice trilingue (allemand, anglais et français). Durée 12h37.

 

Alors qu’en matière de musique symphonique le marché du disque s’oriente vers des auto-productions d’orchestres (LSO live, RCO live, collection Radio-France chez Naïve) ou vers l’édition d’archives de concerts (Andante), c’est avec stupéfaction et nostalgie de la période de vaches grasses des belles années du disque compact que l’on reçoit cette intégrale des symphonies de . Éditée, pour l’instant, uniquement en coffret (à la seule exception de la symphonie n°8) et menée par un chef à la notoriété discrète, à la tête d’un orchestre allemand assez peu médiatisé, cette somme a tout pour surprendre. Et pourtant, il ne faut pas se fier aux apparences car ce coffret s’impose comme une intégrale historique pour l’interprétation et la compréhension du compositeur russe. Servi par une stupéfiante prise de son d’une profondeur et d’une restitution des timbres adéquats, ce travail ne cesse d’étonner à chaque écoute.

Jusqu’à présent la discographie des symphonies de Chostakovitch était dominée par les enregistrements de Rojdestvenski (Melodyia), de Kondrachine (Melodyia), d’Haitink (Decca), et de Barshai (Brilliant). D’un très haut niveau, ces quatre intégrales possèdent chacune des atouts et des défauts ; La hauteur de vue de Rojdestvenski et de Kondrachine étant handicapée par la rudesse des orchestres et des prises de son, tandis qu’Haitink pèche par un certain manque d’engagement. Finalement, le vétéran et créateur de la symphonie n°14, , est le seul à allier inspiration, précision, performance de l’orchestre et qualité de la prise de son, le tout avec l’autre orchestre de Cologne, celui de la WDR. Le chef letton vient juste de boucler son intégrale des symphonies (EMI), certainement la plus luxueuse puisqu’il dirige rien moins que les Philharmonies de Saint-Pétersbourg, de Vienne, de Londres, de Berlin, d’Oslo et les orchestres de Philadelphie, de Pittsburgh et de la Radio Bavaroise. Mais l’éclat de ces formations ne saurait cacher un certain manque d’inspiration et le meilleur (symphonies n°7 et n°8) ne peut masquer le très moyen (symphonies n°5 et n°11). On peut passer sans s’arrêter sur l’intégrale creuse et fonctionnelle de Rostropovitch pour Teldec ; sur le travail probe de Ladislav Slovak et du médiocre orchestre de la radio de Bratislava pour Naxos et sur le vide des versions enregistrées par avec le Wiener Symphoniker (Denon).

fait partie des chefs de l’ex-URSS peu médiatisés mais dotés d’un indéniable charisme, à l’image des regrettés et . Formé à Moscou et Leningrad, Kitaenko est lauréat du Prix Karajan en 1966. Nommé directeur de l’opéra de Moscou à l’âge de 29 ans, il devient en 1976 directeur musical de la Philharmonie de Moscou avec laquelle il se produit en tournée à travers le monde. En 1990, il émigre en Europe de l’Ouest et alterne la responsabilité des orchestres de la Radio de Francfort et de Bergen. Il est actuellement très actif en Asie. Si son legs discographique s’avère pour l’instant très modeste en terme quantitatif et qualitatif, le public parisien se souvient de quelques grands concerts donnés à la tête des orchestres de Radio France.

Ce cycle enregistré en concert et en studio, est édité à l’occasion du centenaire Chostakovitch, il fait rentrer Kitaenko dans le cercle des grands interprètes du compositeur de Lady Macbeth de Mzensk. Son approche de ce vaste corpus se caractérise par la maîtrise de la construction d’ensemble, le soin accordé à la clarté des lignes mélodiques et à l’élan nécessaire à la direction de ces imposantes fresques. Le chef est aidé par un formidable . Cette formation qui n’avait jamais fait des étincelles sous le mandat de et ses disques pour EMI, présente une qualité d’ensemble, une écoute mutuelle, une dynamique et des solistes d’un niveau digne des grandes phalanges. Une certaine verdeur des timbres, surtout chez les vents, convient à merveille au ton sarcastique et ironique de ces partitions, alors que les cuivres et les percussions sont autant précis que roboratifs.

Un tel ensemble ne peut pas être parfaitement homogène et il faut compter avec deux échecs relatifs : les Symphonies n°5 et n°8. Sans démériter, ces deux interprétations trop attentistes pèchent par leur manque de tension et de prise de risques. Ces défauts sont d’autant plus navrants que l’orchestre et ses solistes sont superlatifs. La Symphonie n°7 présente une grande puissance dans le premier mouvement et de superbes climats dans les mouvements lents mais le final connaît quelques carences en tension et en dynamique. Le reste des symphonies se hisse d’emblée aux sommets absolus de la discographie. La Symphonie n°1 est ainsi d’une justesse de ton saisissante. Kitaenko joue avec cette partition et fait ressortir l’incroyable ironie et le machiavélisme assez prémonitoire de cette œuvre de jeunesse : les vents piaffent et les cuivrent rugissent. C’est à nos yeux avec l’enregistrement de Léonard Bernstein (DGG) le plus incroyable témoignage dans cette symphonie. Les Symphonies n°2 et n°3, souvent passage obligé et peu inspiré des intégrales, sont ici portées au rang de chef-d’œuvre par le chef qui expurge les partitions de toute référence idéologique pour ne retenir que l’implacable progression et la rigueur de la construction. D’un contrôle et d’une puissance sidérante, la Symphonie n°4 apparaît tout simplement comme l’une des plus grandioses versions de cette partition. Le chef et ses musiciens mettent en marche une machine implacable, dévastatrice et inhumaine qui emporte tout sur son passage. L’orchestre est au sommet de son art et tous les pupitres à l’image des percussions sont survoltés. Œuvre étrange et fascinante avec son long premier mouvement, la Symphonie n°6 est abordée sous l’angle de la noirceur et du drame permanent. Même les deux derniers mouvements, traditionnellement jubilatoires, sont envisagés ici sous un aspect abandonné et résigné. Pied de nez aux attentes des officiels qui attendaient une célébration de la victoire de 1945, la Symphonie n°9 prend ici le ton grave qui colle certainement mieux à l’état d’esprit du compositeur lors de la composition de l’œuvre. Kitaenko semble encore faire surgir de l’Histoire de pathétiques convulsions à l’image de la chape de plomb qui allait s’abattre sur les peuples du bloc soviétique. La Symphonie n°10 est enlevée dans des tempi amples qui évoquent les interprétations de . Le chef insiste sur la progression et la logique interne de cette œuvre épique pas si éloignée d’un certain esprit beethovénien. La Symphonie n°11 renoue avec la réussite de la Symphonie n°4. La performance de l’orchestre, explosif dans les mouvements 9 janvier et Tocsin, et souple et précis dans les mouvements lents, est encore le principal atout de cette interprétation qui se hisse tant par l’inspiration des musiciens que par la qualité de la prise de son au niveau du légendaire enregistrement de et de l’orchestre de Houston (EMI). Kitaenko attentif à chaque évènement sculpte dans le marbre de la musique une fresque aussi épique que puissante. Partition d’un intérêt musical peu évident au premier abord, la Symphonie n°12 en hommage à Lénine est ici aussi débarrassée de ses oripeaux et poncifs idéologiques. Le chef, qui rapproche cette œuvre de la Symphonie n°6 par la noirceur des climats, en fait un morceau de musique pure aux teintes et aux climats angoissants. La prestation du chœur symphonique de Prague dans la Symphonie n°13 est particulièrement impressionnante tandis que le baryton Arutjun Kotchinian déclame son texte avec force. Les musiciens forgent une interprétation massive, granitique et imposante de cette partition qui saisit à chaque audition. Composée pour orchestre à cordes, percussions, soprano et baryton, la Symphonie n°14 est l’une des plus superbes musiques écrites au siècle dernier. Dans les mains d’un tel génie de l’orchestration, un instrumentarium aussi inusité ne pouvait que donner un chef d’œuvre. Hallucinés, la soprano Marina Shaguch et le baryton Arutjun Kotchinian sont au diapason de la vision lunaire du chef d’orchestre. La Symphonie n°15 clôt en beauté ce parcours, la précision de l’orchestre est encore stupéfiante et les musiciens rendent à merveille l’esprit de cette création étrange et interrogative, sorte de vaste farce dramatique à l’image du système soviétique. De l’ironie grinçante du premier mouvement, jusqu’à l’angoisse désabusée du dernier mouvement à la fin mahlérienne si énigmatique, Kitaenko tient l’auditeur en haleine.

Au final, cette intégrale inattendue et servie par un magnifique orchestre mis en valeur par une prise de son de démonstration s’impose comme un jalon essentiel de notre connaissance de l’œuvre de Chostakovitch. Les petites déceptions ne doivent pas nous empêcher de recommander chaleureusement ce plantureux coffret symphonique.

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Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Intégrale des Symphonies. Marina Shaguch, soprano ; Arutjun Kotchinian, basse. Chœur Philharmonique de Prague, Orchestre du Gürzenich de Cologne, direction : Dimitri Kitaenko. 12 SACD Hybrides Capriccio 71029. Enregistrements en public (symphonies n°1, 4, 7, 11 et 15) à la Philharmonie de Cologne et en studio entre 2002 et 2004. DDD. Notice trilingue (allemand, anglais et français). Durée 12h37.

 
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