Un Barbiere di qualità

La Scène, Opéra, Opéras

Dijon. Grand Théâtre. 02-II-2006. Gioachino Rossini (1792-1868) : Il Barbiere di Siviglia, opéra-bouffe en deux actes sur un livret de Cesare Sterbini. Récitatifs remplacés par les dialogues de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais. Mise en scène : Olivier Desbordes, assisté de Damien Lefèvre ; décors, costumes, lumières : Patrice Gouron. Avec : Delphine Haidan, Rosine ; Iain Paton, Almaviva ; Christophe Lacassagne, Don Bartolo ; Adrian Arcaro, Figaro ; Jérôme Varnier, Don Basilio ; Gaëlle Pinheiro, Berta ; Imer Katcha, Fiorello. Chœur et Orchestre du Duo-Dijon (chef de chœur : Bruce Grant) direction : Jean-François Verdier.

Le Barbier de Séville

Le Barbier est à Rossini ce que La Flûte est à Mozart : sa pièce la plus populaire, la plus souvent représentée aussi ; et cela non sans raisons. L’énergie, la verve qui l’animent, la bonne humeur régnante, la somme des morceaux de bravoure : Arie, cavatines, duetti, ensembles et chœurs, tous ces éléments conjugués concourent à perpétuer le succès jamais démenti (en France) depuis la première représentation parisienne de 1819. Stendhal ne voyait-il pas dans Le Barbier le « chef-d’œuvre [rossinien] de la musique française » si, précisait-il, « l’on doit entendre par ce mot la musique qui, modelée sur le caractère des Français […] est faite pour plaire le plus profondément à ce peuple »? Le metteur en scène , animé du double souci de permettre au plus large public une meilleure compréhension des péripéties de l’action et de souligner peut-être cet esprit français inhérent à la pièce, remplace ici les récitatifs par un parlato (selon les traditions nationales de l’opéra comique et du Singspiel). Mais les dialogues, dans ce Singspiel alla italo-francese, s’ils ne font pas oublier tout le piquant, la finesse, l’intérêt musical des récitatifs, ont l’avantage de nous servir un texte extrait de la pièce même de Beaumarchais. Ce qui nous vaut, par exemple, d’entendre la fameuse réplique de Figaro répondant à la question de Lindor-Almaviva (sc. 2 de l’acte I) : « Qui t’a donné une philosophie aussi gaie? / – l’habitude du malheur ; je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer ».

Il n’empêche que le dialogue parlé rompt malgré tout le discours musical et s’il met en lumière Beaumarchais, il dessert quelque peu Rossini… Pour le reste, tout est bien là : Arie, cavatines et canzione, duetti et autres ensembles et chœurs ; et d’une tenue globalement plus qu’honorable. Le ton et l’estampille « qualité » sont donnés dès l’ouverture, pétillante de malice : tempo vif, légèreté, perfection des soli (cor, hautbois, clarinette…). L’orchestre du Duo-Dijon, remarquablement conduit, d’une baguette nerveuse, précise, inspirée, par son chef , confirme cette fois encore son étonnante aisance et sa capacité à rivaliser avec bien des phalanges de renom. Mais pour réaliser un bon Barbier, encore faut-il disposer d’un plateau vocal en rapport. Et c’est là le point fort de cette production : pas de déception sur ce plan-là. Figaro (Adrian Arcaro, ex Papageno d’une fort belle Flûte Enchantée en 2004) a la voix, les dons de comédien et l’abattage du rôle ; et dès la célébrissime cavatine qui ouvre la scène 2 (Acte I) « Largo al factotum della città », la salle est conquise. est, vocalement, une merveilleuse Rosine (rôle qu’elle doit reprendre en juin prochain à l’Opéra-Comique, dans une mise en scène de Jérôme Savary). Ses vocalises dans la cavatine « Una voce poco fa » sont un modèle de netteté et de naturel et le timbre de voix est de toute beauté. Dommage qu’elle ait été, tout au long de l’acte I, affublée d’une blouse (?) informe et terne, avec des rubans roses nouant des couettes du style Sheila dans L’école est finie ! Une tenue qui, physiquement, ne la mettait pas en valeur. Le Bartolo de est tout à fait convaincant, et dans le redoutable Aria « A un dottor della mia sorte », au bout duquel le chanteur se heurte au diabolique (car prestissimo) sillabato, exercice d’une grande difficulté, sa prestation, si elle n’atteint pas la perfection, à notre sens inégalable d’un , est fort honorable. Quant à dans Basilio, en dépit d’un léger frein-décalage avec la fosse dans la montée du fameux crescendo de La calomnia, on est saisi par la puissance, l’ampleur d’une telle voix de basse, idéalement timbrée se dit-on pour le rôle de Sarastro, en particulier.

Autre magnifique timbre mozartien (de type Tamino, celui-là) mais qu’il sait adapter à Rossini, est celui de Iain Paton (Lindor-Almaviva). Bon comédien de surcroît, il séduit véritablement dès la cavatine d’entrée « Ecco ridente in cielo »  ; une séduction qui se renouvelle et se confirme dans tous les duetti avec Figaro ou Rosine. Mais ces duos, et tous les ensembles, en général, des morceaux dont Stendhal disait que « la vivacité et le crescendo chassent [admirablement] l’ennui » constituent sans doute l’incontestable réussite musicale de cette production. Réussite à laquelle il convient d’associer les rôles plus modestes de la pièce : l’irréprochable Berta de Gaëlle Pinheiro (dont ne s’efface pas l’excellent souvenir de sa Papagena de 2004) et le parfait Fiorello d’ ; de même que les chœurs du Duo-Dijon, tout à fait à la hauteur.

Le tout dans un décor aux tons pourpres dominants, avec une façade (la maison de Bartolo) astucieusement pourvue d’ouvertures en nombre, facilitant les jeux de scène et des costumes bien conçus et fort seyants, ma foi, si ce n’est…(voir plus haut). La mise en scène d’ est des plus alertes, comme il se doit et regorge de drolatiques trouvailles.

Pour rendre compte de notre satisfaction globale au vu de cette production, c’est encore à Stendhal que nous ferons référence, lui qui estime qu’« il n’y a de réel dans la musique que l’état où elle laisse l’âme » ; Quand la musique de Rossini vous est ainsi jouée, avec « cette fraîcheur qui à chaque mesure fait sourire de plaisir », nul doute que l’âme se trouve lavée des ombres qui l’affligent.

Crédit photographique : © P. Bruchot

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