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The Turn of the Screw, l’opéra du doute

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Opéra de Montréal. Salle Ludger-Duvernay, Monument-National. 1-IV-06. Benjamin Britten (1913-1976) The Turn of the Screw, opéra en 2 actes avec prologue sur un livret de Myfanwy Piper, d’après Henry James. Mise en scène : René Richard Cyr, assisté de Claudia Couture. Décors : Pierre-Étienne Locas. Costumes et accessoires : Julie Bourbonnais. Éclairages : David-Alexandre Chabot. Avec : Thomas Macleay, Le Prologue ; Charlotte Corwin, La Gouvernante ; Pascale Beaudin, Flora ; Claire Pascot, Miles ; Michèle Losier, Mrs. Grose ; Antonio Figueroa, Peter Quint ; Marianne Fiset, Miss Jessel. Rôles muets : Marie-Ève Pelchat (Flora) et Gabriel Trottier (Miles). Production de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal en collaboration avec l’École Nationale de Théâtre du Canada et le Monument-National. Pianiste-répétitrice, Esther Gonthier, et Marie-Ève Scarfone, pianiste-répétitrice stagiaire. Orchestre de l’Opéra de Montréal. Direction musicale : Jean-Marie Zeitouni.

Henry James est sans doute l’écrivain qui a saisi dans toute la complexité de l’être, ce qui appartient aux vivants et ce qui revient aux morts. Dans le Tour d’écrou, le titre en lui-même suggère la main diabolique qui noue le destin. Le vieux manoir de Bly rappelle l’atmosphère étrange de la campagne anglaise, propice aux revenants qui hantent les lieux. On plonge dans cette ambiance troublante dès l’arrivée de la nouvelle gouvernante, pourtant bien accueillie par Mrs Groves et les deux enfants. Univers parallèle à certains films de Hitchcock et de son savant dosage d’angoisse, de peurs irraisonnées qui déséquilibrent le spectateur et dont l’intrigue toujours captivante se joue de l’inconfort de la raison. Au premier degré, ce n’est qu’une banale histoire de fantômes et de possession. C’est le récit hallucinatoire d’une gouvernante chargée d’élever deux enfants orphelins dont le tuteur paie les services, mais en échange, ne veut surtout pas être dérangé. Il en résulte une œuvre consacrée à la richesse insaisissable des êtres, de leur vision des choses. Enfin, c’est un monde où se conjuguent mystère et maléfice, monde régi par le non-dit, la suggestion, le suspense et l’incertitude de ses occupants. Ce sont les forces de l’ombre qui auront raison des deux enfants malgré tous les efforts de la gouvernante pour les sauver. Nulle conclusion dans une œuvre qui se veut ouverte et sujette aux multiples interprétations. Ainsi en est-il du Tour d’écrou : est-ce la gouvernante qui projette ses fantasmes sur les enfants innocents ? Veut-elle les protéger d’un envoûtement maléfique ? S’agit-il de l’éternel conflit entre le Bien et le Mal et en filigrane, opposition entre pulsions de vie et de mort, entre innocence et perversion ? Les spectres de Peter Quint et de Miss Jessel ne sont-ils pas le prétexte hardi d’une exploration de l’inconscient ? Sans sombrer dans l’analyse freudienne, prenons pour acquis les ombres inquiétantes, l’atmosphère close et plus spécifiquement, le mal continuellement suggéré, mais jamais bien défini, tapi dans le clair-obscur d’une fenêtre du vieux manoir et d’une moralité victorienne omniprésente.

Premier opéra de chambre de , la composition de l’orchestre se réduit à treize instruments. Les scènes sont reliées entre elles par des variations musicales dans une succession de tonalités bien définie qui nous préparent psychologiquement à la scène suivante. Tout cela concourt – dans un tour d’écrou – à accroître la tension dramatique. On se demande si l’opéra n’y gagnerait pas à être représenté sans entracte. Qu’on le veuille ou non, la charge émotive perd un peu de sa force dans la deuxième partie.

On nous avait fait miroiter une mise en scène très originale, voire décapante de . Nous avons trouvé, au contraire, qu’il restait sagement dans la ligne traditionnelle. Cela ne constituant pas nécessairement un défaut. Il prend l’œuvre à bras le corps, dans une lecture ne dérogeant pas au texte, sans bavure toutefois et c’est déjà beaucoup. La musique se charge de faire le reste et le jeu des acteurs est toujours passionnant. Le décor de impose la façade d’un vieux manoir avec son grand escalier, deux fenêtres qui s’éclairent au passage des spectres, rigole d’eau au-devant de la scène, une multitude de bougies et quelques flammèches ; le cimetière est symbolisé par une multitude de croix blanches et quelques colonnes marquent la profondeur de l’espace où vont interagir les personnages. L’éclairage de met en évidence ou projette des ombres avec habileté. Ne peut-on pas voir dans ce filet d’eau où Miss Jessel s’ébat, quelque réminiscence d’une certaine mise en scène de la Rusalka de Dvorak et de la sorcière Jezibaba ? Par contre, d’avoir doublé les deux enfants par les voix de (Flora) et (Miles) est ingénieux et de se servir d’une telle matérialisation bidimensionnelle, rajoute à l’effet d’étrangeté.

Belle performance des chanteurs qui tous font partie ou ont fait leurs classes à l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal. Nous pourrions surenchérir sur la grande homogénéité et l’équilibre des voix en présence. Le revers de la médaille étant sans doute qu’ils sortent du même moule et cela nous prive de percevoir les caractéristiques propres de chacun. Notons, tout de même, l’excellente Gouvernante de la soprano et la réserve toute britannique de Mrs Grove de la mezzo-soprano . Dans le Prologue, campe un personnage déjà ambigu, vaticinant en quelque sorte, le spectre de Peter Quint. Les rôles des soprani en Flora et de en Miles évoluant sur une vocalità lumineuse, créent un monde de l’enfance, irréel, éthéré. Des deux fantômes, retenons d’abord celui de la soprano en Miss Jessel qui a un réel talent de comédienne, air hagard, âme errante, ce qui ne l’empêche pas d’avoir une ligne de chant impeccable. Quant au ténor en Peter Quint, sa silhouette entrevue par la fenêtre nous glace le sang. Peter Quint ancien valet du maître des lieux avait séduit l’ancienne gouvernante Miss Jessel. Faisant partie du royaume des morts, les deux spectres célèbrent leur union à travers l’esprit des enfants. Domaine de l’ombre et domaine de l’eau, affaire de fantômes et de possession, Le Tour d’écrou est l’opéra de toutes nos incertitudes, du doute absolu de l’être.

L’orchestre de l’Opéra de Montréal sous la direction de parvient à injecter dans nos veines un peu de cette terreur à saveur très british.

Crédit photographique : © Yves Renaud

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Opéra de Montréal. Salle Ludger-Duvernay, Monument-National. 1-IV-06. Benjamin Britten (1913-1976) The Turn of the Screw, opéra en 2 actes avec prologue sur un livret de Myfanwy Piper, d’après Henry James. Mise en scène : René Richard Cyr, assisté de Claudia Couture. Décors : Pierre-Étienne Locas. Costumes et accessoires : Julie Bourbonnais. Éclairages : David-Alexandre Chabot. Avec : Thomas Macleay, Le Prologue ; Charlotte Corwin, La Gouvernante ; Pascale Beaudin, Flora ; Claire Pascot, Miles ; Michèle Losier, Mrs. Grose ; Antonio Figueroa, Peter Quint ; Marianne Fiset, Miss Jessel. Rôles muets : Marie-Ève Pelchat (Flora) et Gabriel Trottier (Miles). Production de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal en collaboration avec l’École Nationale de Théâtre du Canada et le Monument-National. Pianiste-répétitrice, Esther Gonthier, et Marie-Ève Scarfone, pianiste-répétitrice stagiaire. Orchestre de l’Opéra de Montréal. Direction musicale : Jean-Marie Zeitouni.

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