Vous voyez le tableau !

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Toulouse. Halle aux Grains. 23-V-2006. Ludwig van Beethoven (1770-1827)  : Ouverture de Coriolan op. 62 ; Concerto pour piano n°2 en si bémol majeur op. 19  ; Modeste Moussorgski (1839-1881) : Tableaux d’une exposition (orchestration de Maurice Ravel) ; la Khovanchtchina, prélude. Nicholas Angelich, piano ; Orchestre National du Capitole, direction : Tugan Sokhiev.

dirige Moussorgski

Scripta manent, hélas. La tâche du critique de bonne foi est souvent difficile, vous le savez, et s’il lui est parfois nécessaire de nuancer ses avis, ne l’accusez pas pour autant de palinodie. n’avait que modérément séduit, il y a quelques jours à peine, dans Dvorák, et voilà que son Moussorgski effacerait toute réticence. S’ajoute alors, à la nécessaire remise en cause d’un avis – à peine – antérieur, la crainte d’être accusé de tomber dans le cliché ethnique le plus éhonté, en écrivant qu’un chef russe se montre bien plus satisfaisant lorsqu’il dirige « dans son arbre généalogique ».

Et pourtant, quels Tableaux ! Tugan Sokhiev articule son interprétation autour de quelques moments forts – Bydlo ; Goldenberg et Schmuyle – qui conduisent inexorablement à l’apothéose finale de la Grande Porte de Kiev. Si tout n’est pas parfait techniquement dans cette vision – certains tempos plutôt rapides semblent déstabiliser les musiciens et engendrer une sorte de flottement rythmique, comme si les groupes, parfois, peinaient à s’installer dans le tempo -, cet inconfort génère justement dans les passages les plus dramatiques, une tension croissante si intelligemment menée qu’on peine à la croire fortuite ou due à un manque de préparation technique. Le fait de ne jamais se sentir « assis » dans la pulsation contribue fortement à l’exaltation étonnante qui gagne peu à peu ces Tableaux. S’ajoute à cela un sens des timbres et de la gradation dynamique décidemment hors pair avec, par exemple, un pupitre de trompettes à la couleur rare, percutant et précis comme jamais, et des cordes larges et chaleureuses. L’explosion finale de La Grande Porte de Kiev a quelque chose de tétanisant, mélange d’enthousiasme et de souffle panique. Le prélude de la Khovanchtchina donné en bis témoigne des mêmes qualités, avec de plus un lyrisme soutenu qui semble faire parfois défaut au chef dans d’autres répertoires.

Un enregistrement de ces Tableaux couplé à la Symphonie n°5 de Tchaïkovski est prévu chez Naïve. Face à une concurrence pléthorique, on n’aurait a priori pas parié un kopeck sur ce disque. Au vu de ce concert passionnant, ce pourrait pourtant être l’une des versions « qui comptent », et sa sortie est attendue avec impatience.

À l’origine, était prévue en première partie une version de concert du Mariage de Moussorgski, opéra en un acte (inachevé), remplacée pour une raison inconnue et sans aucune logique par deux œuvres de Beethoven. Ce Beethoven granitique et sans concession, à l’emprise jamais relâchée, ne laisse guère de répit à l’auditeur. Efficace sans doute, et d’un impact certain, mais l’accentuation très marquée manque parfois de subtilité. Coriolan atteint d’ailleurs vite à une sorte de saturation dramatique : on souhaiterait que les épisodes moins rythmiques témoignent d’un peu plus d’humanité. Dans ce cadre rigoureux, le pianiste musarde, s’amuse, détaille telle phrase, s’arrête un instant. Il n’y a guère que dans le Rondo final du Concerto que Tugan Sokhiev s’abandonne un peu. Par contre, l’Adagio en 3/4, joué Largo et battu à la croche, s’étire dans une sorte de temps suspendu, hors de toute pulsation, et devient proprement interminable, sans cohérence avec les deux mouvements qui l’encadrent, plutôt rapides. Mais on oublie bien vite tout cela avec ces Tableaux explosifs et enflammés.

Crédit photographique : © Patrice Nin

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