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Alcina de Haendel, reflets dans un oeil d’or

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Lyon. Opéra. 22-V-06. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Alcina, dramma per musica en trois actes sur un livret anonyme d’après L’Isola d’Alcina de Riccardo Broschi. Mise en scène et dramaturgie : Jossi Wieler et Sergio Morabito. Coréalisation de la mise en scène : Roy Rallo. Décors et costumes : Anna Viebrock. Eclairages : David Finn. Avec : Catherine Naglestad, Alcina ; Ann Hallenberg, Bradamante ; Cyndia Sieden, Morgana ; Stéphanie d’Oustrac, Ruggiero ; Tómas Tómasson, Melisso ; Katherine Rhorer, Oberto ; Jean-François Gay, Astolfo ; Mirko Guadagnini, Oronte. Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Alessandro De Marchi.

Ce salon miteux, avec papier peint défraîchi et objets rouillés entreposés, on le dirait tout droit sorti d’une mise en scène de Christophe Marthaler, genre Kátia Kabanová ou les Noces. Il ne s’agit pourtant que du décor unique de l’Alcina lyonnaise, directement importée de Stuttgart où elle avait été créée avec succès en 1998. A l’époque, les presses nationale et anglo-américaine saluèrent l’originalité, la cohérence et la beauté du travail de et , deux noms emblématiques de cette nouvelle régie qui sévit, avec plus ou moins de bonheur, sur les scènes allemandes.

Dans la capitale des Gaules, le spectacle n’a convaincu qu’à moitié critiques et spectateurs, ce qui ne laisse pas d’étonner tant, à des années lumières des provocations gratuites et des transpositions ubuesques, il respire l’intelligence et la sensibilité. Sans doute, les contempteurs de cette production sont-ils en mesure de citer trois ou quatre mises en scène réussies d’un opéra de Haendel. Pour notre part, nous nous sommes remémoré le Giulio Cesare de David MacVicar et la Théodora de Sellars, quelques tentatives de Villégier, avant de sécher lamentablement…

Contrairement à ce qui a été écrit, Jossi Wielier et (fins connaisseurs de la musique, il faut préciser) ont une vraie vision de l’œuvre, à la fois forte et originale. Toute sorcière qu’elle est, Alcina est surtout l’incarnation de la féminité toute-puissante et solaire ; c’est un esprit libre, un être immortel condamné à la solitude par des humains obtus, prisonniers des conventions et de leur esprit petit-bourgeois. Détracteurs et thuriféraires du spectacle ont loué l’imposant miroir qui traverse la scène et reflète les fantasmes, les peurs et les obsessions secrètes des personnages. Par cette idée géniale, Wieler et Morabito ont à leur manière exploité la dimension illusionniste du plus magique des opéras de Haendel. Plus que Visconti ou Greenaway, références cités par les critiques, les atmosphères de ce spectacle nous évoquent Daphné du Maurier ou Edgar Allan Pœ, et à cette dimension fantastique, s’ajoute une sensualité de chaque instant, une intelligence du détail, un sens du rythme et de l’ellipse qui font tout son prix.

On a lu — et entendu — bien des choses absurdes sur , perçu comme « frigide » et soi-disant « incapable de créer un lien passionnel avec le plateau ». S’il s’était appelé Jacobs ou Minkowski, nul n’aurait manqué de louer la pertinence de sa direction, équilibrée et sans effets de manche. Ce Haendel n’est pas le plus flamboyant qui soit (après tout, la retenue sied bien au Caro Sassone), mais il est toujours soucieux de variété, de rythme, et sait respirer avec ses chanteurs. On ne s’est pas ennuyé une seule seconde, ce qui est bon signe, d’autant que l’orchestre de l’Opéra de Lyon, sans posséder tout à fait les clefs — et les sonorités — de cette musique-là, a délivré une prestation assez exaltante. [Lire nos chroniques à propos de ce chef dans Vivaldi et Mozart].

Avec la grâce scénique qu’on lui connaît, dessine une fascinante silhouette de Circé enchanteresse et maudite, avec un timbre voluptueux dans le bas-médium et le médium, d’incroyables couleurs fauves dans la voix mais aussi des duretés dans le haut-médium, et des aigus à la limite de la stridence. Péchés véniels au regard d’une prestation qui touche parfois au sublime, et qui n’a aucun mal à faire oublier la placidité émolliente de Fleming à Garnier, sous la direction de Christie. Il a été écrit des choses abominables (cf : les forums bien-aimés des amateurs d’opéra) sur le Ruggiero de Stéphanie d’Oustrac. D’aucuns jugent la chanteuse piètre comédienne et mauvaise haendelienne. Qu’il est doux et bienveillant, ce petit monde des mordus du chant lyrique où il faudrait être au top tout de suite, alors qu’on est en début de carrière. On en vient à comprendre pourquoi certaine Alexia Cousin a raccroché les patins…

Sans doute le timbre de Stéphanie d’Oustrac manque un peu d’ambitus pour le rôle, avec un aigu qui ne percute pas encore et des graves un peu éteints, assurément la vocalise n’est pas encore des plus assurées, mais la chanteuse maîtrise son rôle du début jusqu’à la fin, avec témérité et sensibilité. Si son côté « Gavroche » en a agacé plus d’un, son engagement scénique nous a particulièrement séduit. Etourdissante d’aisance, impose un Bradamante idéal de virtuosité et d’amplitude vocale. Sans doute The best aujourd’hui. Excellente Morgana de Cyndia Sieden, un peu incertaine au début mais somptueuse dans Tornami a vagheggiar avec de très beaux sons filés. Rien à (re)dire du reste de la distribution, de l’Oberto un peu vert mais vocalement luxueux de à l’Oronte, nasal mais bien chantant, de sans oublier le Melisso impérial de Tomas Tomasson.

Superbe moment haendélien, qui restera dans les annales.

Crédit photographique : © Franchella / Stofleth

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Lyon. Opéra. 22-V-06. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Alcina, dramma per musica en trois actes sur un livret anonyme d’après L’Isola d’Alcina de Riccardo Broschi. Mise en scène et dramaturgie : Jossi Wieler et Sergio Morabito. Coréalisation de la mise en scène : Roy Rallo. Décors et costumes : Anna Viebrock. Eclairages : David Finn. Avec : Catherine Naglestad, Alcina ; Ann Hallenberg, Bradamante ; Cyndia Sieden, Morgana ; Stéphanie d’Oustrac, Ruggiero ; Tómas Tómasson, Melisso ; Katherine Rhorer, Oberto ; Jean-François Gay, Astolfo ; Mirko Guadagnini, Oronte. Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Alessandro De Marchi.

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