Acide et dérangeant Don Giovanni

Festivals, La Scène, Opéra

Castelnau. Château. 07. VIII. 2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) Don Giovanni, opéra en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Olivier Desbordes et Eric Pèrez. Décors, costumes et Lumière : Patrice Gouron. Avec : Christophe Lacassagne, Don Giovanni ; Karine Godefroy, Elvira ; François Harismendy, Leporello ; Cécile Perrin, donna Anna ; Stéphane Malbec-Garcia, don Ottavio ; Vincent Pavesi, le Commandeur ; Pauline Courtin, Zerlina ; Jean-Claude Saragosse, Masetto. Orchestre et chœur du festival, direction : Dominique Trottein.

Festival de Saint-Céré

Cette troisième de Don Giovanni au festival de Saint-Céré était presque une première, puisque les orages qui ont éclaté lors des deux représentations précédentes ont empêché qu’elles se déroulent dans la cour du château médiéval de Castelnau. Or, c’est bien là un élément essentiel, la féerie de cet endroit splendide donnant une part de magie supplémentaire au spectacle. Car il faut bien parler de magie concernant cette production irritante, dérangeante de Don Giovanni, d’où l’on sort à la fois perplexe et séduit, agacé et fasciné, par l’étrange beauté qu’elle distille.

Les décors sont très simples, ceux d’une production en plein air qui doit pouvoir être transportée ailleurs en catastrophe en cas de mauvais temps : une estrade blanche, l’orchestre derrière celle-ci, et tout autour, des centaines de visages féminins en noir et blancs encadrés de blanc, reproduction de morceaux de tableaux célèbres, et visages du catalogue bien sûr. Mais les protagonistes ne se contentent pas de déambuler sur cette estrade, ils investissent tout l’espace, les cotés, le devant de cette petite scène, mais aussi les chemins de ronde du château, en une gestion très intelligente et vivante des lieux. Les costumes sont blancs, beiges clairs, les cheveux des femmes enserrés dans des turbans. Point n’est besoin d’autres accessoires pour illustrer ce désordre de l’âme et des sens qui touche tous ceux qui osent approcher le libertin. Les chœurs sont relégués en coulisses, on ne verra aucun figurant, y compris lors de la fête chez Don Giovanni. Ce dépouillement extrême joint à une direction d’acteurs tirée au cordeau confèrent à l’ensemble une étrange et fascinante beauté. On aurait pourtant des motifs de mécontentement : les récitatifs sont supprimés et remplacés par des textes parlés en français, et certains morceaux sont déplacés, le « dalla sua pace » et le « Mi tradi » placés en début du premier acte. Or, au lieu de hurler que c’est Mozart qu’on assassine, on est bien obligé de convenir que tout cela coule fort bien, et que les textes parlés, très courts, ajoutent à la beauté de l’épure.

Les metteurs en scène, et Eric Pèrez, imaginent un Don Giovanni enfantin, qui, comme Peter Pan, refuse de grandir, à la fois puéril, cruel et inconscient. Cette vision, reprise, digérée, restituée par , qui fut acteur avant de devenir chanteur, met mal à l’aise, jamais on n’avait vu de Don Juan si malsain, si pervers. A l’autre bout de la chaîne, un Leporello inquiétant, bien loin du personnage comique de convention, manipulateur et cynique, invente la statue du commandeur pour terroriser son maître, le pousse à la fatale invitation à souper, et raconte sa mort fabuleuse, une mort mythique, qui ne fut en réalité que la déchéance d’un petit enfant qui n’a pas compris ce qui lui arrivait. Dérangeant, irritant, de nouveau.

Les chanteurs prenaient leurs marques pour leur premier spectacle en plein air, les auditeurs également, car ce n’est pas si facile de s’habituer, des deux cotés, à une acoustique d’extérieur. On sentait d’autre part un peu de fatigue, car au festival de Saint-Céré, les artistes participent à plusieurs spectacles, ce qui les contraint parfois à chanter plusieurs soirs de suite. Et puis il y a ces fichus textes parlés, dont les chanteurs, qui ne sont pas comédiens à la base, se sont fort bien tirés, mais qui obligent la voix à osciller d’une sorte d’émission à une autre, sans compter certaines reprises de musique un peu acrobatique, sans le secours de l’orchestre pour attaquer, d’emblée, sur la note juste (« la ci darem la mano !). C’est pourquoi on sera volontairement rapide sur leur prestation, craignant d’être injuste. Les voix féminines dominent la distribution, tout d’abord par une splendide donna Anna. On distribue parfois dans ce rôle des sopranos un peu légères, sous prétexte qu’il y a des vocalises et des aigus. La voix de est puissante, vibrante, le personnage à la fois violent et vulnérable, et on s’émerveille qu’une voix si corsée sache émettre de tels piani, à la fois aériens et parfaitement timbrés. En second lieu, la fraîche et jolie en Zerlina, qui avait déjà fait sensation il y a peu au Théâtre des Champs-Elysées dans le rôle pourtant minuscule de Barberine. Un nom à retenir, car il deviendra bientôt très grand. Karine Godefroy maîtrise parfaitement les secrets d’une Elvire sobre, toute de pudeur et de retenue, sauf lorsque Don Juan l’approche, à cet instant, elle perd sa respectabilité de façade. Son timbre est également corsé, « boisé », « ambré » aurait-on envie d’écrire.

Les hommes, bien qu’assurant parfaitement leurs parties, sont plus en retrait. Le Don Giovanni de vaut plus par ses performances d’acteurs, le chanteur ayant tendance à s’économiser pour se lâcher enfin dans la scène finale. La mise en scène rend le Leporello de François Harismendi austère. Excellent Masetto de , pour une fois présenté pour autre chose que pour un benêt, et honnête commandeur de , probablement gêné par le plein air pour rendre son personnage vraiment impressionnant. On ne peut pas dire grand chose de l’Ottavio de , car, stupéfait par l’apparition du « dalla sua pace » juste après la mort du commandeur, et « il mio tesoro » ayant été supprimé, il ne lui reste plus grand chose à faire pendant toute la suite de l’opéra, si ce n’est avoir l’air encore plus falot que de coutume auprès de sa volcanique fiancée. On attendra son Belmonte du lendemain pour juger.

La disposition de l’orchestre, derrière la scène, ne facilite pas la tâche du chef . Il coupe court néanmoins avec fermeté à toute velléité de décalages, les tempi sont justes, la progression bien menée, l’orchestre du festival délivrant ainsi une très bonne prestation.

Crédit photographique : © Pacome Poirier

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