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Le livre de la jungle de Charles Koechlin à Lille

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Lille, Nouveau Siècle. 13-X-2006. Charles Koechlin (1867-1950) : Le livre de la jungle. Scénographie : François Boucq, dessinateur, Karim Belkrouf, scénariste, Philippe Brulois, graphiste. Juliette Mars, mezzo ; Yves Saelens, ténor. Chœur régional Nord-Pas-de-Calais (chef de chœur : Eric Deltour), Orchestre National de Lille, direction : James Judd.

Festival Inde[s]

Depuis le 14 octobre, la ville de Lille vit au rythme de l’Inde. Parades, expositions, spectacles dansés vont se succéder pendant trois mois dans la métropole nordiste. L’ prendra une large part à ces festivités en profitant de l’occasion pour programmer quelques œuvres rares et ambitieuses ayant un rapport avec le sous-continent indien, telles que la Lyrische symphonie de Zemlinski, ou la Turangalîlâ-symphonie de Messiaen.

Le premier concert de ce festival Inde[s] permet à un nombreux public de découvrir le cycle Le Livre de la Jungle du compositeur alsacien . Kœchlin fut très tôt fasciné par l’œuvre de Rudyard Kipling, et composa à différentes périodes de sa vie des chants et des poèmes symphoniques illustrant certains passages du livre.

Ces pièces sont, par ordre de composition :

Trois poèmes, op. 18 : Berceuse phoque, Chanson de la nuit dans la jungle, Chant de Kala
La Course du Printemps, op. 95
La méditation de Purun Bhagat, op. 95
La Loi de la jungle, op. 175
Les Bandar-log, op. 175

La réunion de ces pièces forme un vaste cycle d’une durée de quatre-vingt minutes, qui fut donné pour la première fois au complet à Bruxelles en 1946, et à Paris en 1948. Depuis lors, les exécutions du cycle entier sont extrêmement rares, et un seul des poèmes symphoniques, Les Bandar-log, a acquis une relative célébrité, et est joué sporadiquement au concert. La façon la plus sûre de découvrir le reste est donc de se tourner vers le disque. David Zinman a enregistré le cycle pour RCA en première mondiale en 1993 à la tête du Rundfunk Sinfonieorchester Berlin. Malheureusement, l’agencement du disque reprend l’ordre de composition plutôt que l’ordre narratif suivi par Kœchlin. Steuart Bedford en a enregistré une seconde version, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Montpellier pour Actes Sud en 2000, que nous n’avons pas le bonheur de connaître.

La mise au placard quasi-totale de ce Livre de la Jungle est une grande injustice, car la musique de Kœchlin est d’une grande beauté, et possède un potentiel poétique immense. L’orchestration est luxuriante et très épicée, produisant des sonorités étranges et fascinantes, les harmonies sont subtiles, et les rythmes sont souvent très élaborés. C’est une musique des ombres et de la nuit, qui procure une sensation de mystère de chaleur et d’exotisme, et qui est extrêmement prenante, bien qu’elle ne soit pas facile d’accès. Rythmes et sonorités sont déstabilisants, et il y a quelques longueurs dans les mouvements lents (Loi de la jungle et Méditation de Purun Baghat), mais il faut accepter de se laisser emporter par cette musique vers des destinations extraordinaires.

Pour défendre ce chef d’œuvre en péril, l’ONL a mis les petits plats dans les grands en mettant en œuvre une idée aussi simple que géniale : illustrer ce Livre de la jungle sur grand écran, en même temps que l’orchestre joue la partition. La réalisation des dessins a été confiée à François Boucq, auteur de BD lillois, auquel on doit notamment les aventures de Jérôme Moucherot, assureur. Ces aventures se déroulent dans un monde étrange, contemporain, mais dans lequel la jungle reprend progressivement ses droits. On y assiste à de savoureuses confrontations entre humains et animaux sauvages, plantes carnivores et conditions climatiques extrêmes. Habitué à dessiner rhinocéros et baobabs, François Boucq n’a aucun mal à nous transporter dans la jungle de Kipling, et le résultat est visuellement d’une grande beauté.

Des dessins, de la musique, le Livre de la jungle, immanquablement, on pense au dessin animé éponyme de Walt Disney. Le résultat n’a cependant rien à voir, car les univers graphiques sont aussi différents que peuvent l’être pour leur part la musique de Kœchlin et les célèbres chansons du dessin animé. Il faut noter également que les plans sont fixes la plupart du temps, et que c’est une caméra qui se meut à l’intérieur des tableaux, créant une impression d’espace et de mouvement, lent, mais bien perceptible. Les images fortes sont nombreuses, et chaque dessin est en relation très étroite et fidèle avec la musique, et avec les notes de concert qu’a laissées Kœchlin. Parmi de nombreux passages marquants, on citera la meute de loup au regard fixe et ombrageux dans La Loi de la jungle, la beauté des montagnes de la Méditation de Purun Baghat, ou encore les très subtils jeux d’ombres de la Chanson de la nuit dans la jungle. Deux épisodes sont plus vifs, et font appel aux techniques du dessin animé, mais sont tout aussi réussis : les formidables et sarcastiques Bandar Log, génial poème symphonique aux rythmes d’une complexité effrayante, dans lequel Kœchlin décrit avec humour les cabrioles et les imitations grotesques des singes et par la même occasion se moque des tics de composition de quelques collègues compositeurs, ainsi que la vaste Course du Printemps, qui raconte la vie de Mowgli de son berceau jusqu’à son retour dans le monde des humains. De l’ensemble de dessins et de scènes mis en œuvre par François Boucq, un seul est moins convaincant : la Berceuse phoque, où le phoque ressemble plus à une tortue qu’à un mammifère. Pour le reste, il faut souligner la beauté très classique des dessins, leur adéquation avec la musique, et surtout le fait que musique et dessins se complètent, se renforcent et s’exaltent, sans qu’une partie prenne le pas sur l’autre. Passionné de cinéma (il est d’ailleurs l’auteur de la Seven Stars Symphony, portrait musical des stars d’Hollywood, Garbo, Dietrich, Chaplin…), Charles Kœchlin aurait certainement été enthousiasmé par cette expérience entre musique et image.

L’interprétation musicale est de grande qualité, le chef étant l’un des trop rares défenseurs de la musique de Kœchlin, dont il a justement enregistré la Seven Stars Symphony pour RCA. Il dirige cette musique si complexe avec précision, clarté et énergie, exalte les rythmes et soutient avec beaucoup de lyrisme les longues plages méditatives.

Deux beaux chanteurs se tirent très bien de leurs poèmes : Juliette Mars pousse un peu les sons, mais le chant est ample et le timbre onctueux, et est dramatiquement impliqué et soigne la diction.

Placé dans une disposition spectaculaire, mais sûrement assez difficile (très en avant de la scène, avec certains instrumentistes qui ont presque la tête dans le grand écran, et des cors et bois qui sont placés à une très grande distance des cuivres et percussions) l’ donne une prestation exemplaire de clarté et de finesse : les sonorités des cordes sont vif-argent, les solos de vents sont acérés, cuivres et percussions s’en donnent à cœur joie.

Nous terminerons en soulignant que ce concert fut une expérience extraordinaire (au sens littéral du terme) et inoubliable, et nous ne saurions trop conseiller à d’autres salles qui en ont les moyens techniques d’inviter cette magnifique production, qui est certainement le meilleur moyen d’initier un nombreux public à l’œuvre méconnue mais fascinante de .

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