Le charme du théâtre de boulevard

La Scène, Opéra, Opéras

Nancy. Opéra National de Lorraine. 28-XI-2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Le Nozze di Figaro, commedia in musica en quatre actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Jean Liermier. Dramaturgie : Jean Faravel. Décors : Philippe Miesch. Costumes : Werner Strub. Lumières : Jean-Philippe Roy. Avec : Jean-François Lapointe, le Comte Almaviva ; Hiromi Omura, la Comtesse Almaviva ; Nicolas Cavallier, Figaro ; Patricia Petibon, Susanna ; Diana Axentii, Cherubino ; Anna Steiger, Marcellina ; Marcos Fink, le Docteur Bartolo ; Avi Klemberg, Don Basilio ; Simon Kang, Don Curzio ; Jean Ségani, Antonio ; Khatouna Gadelia, Barbarina ; Anne-Claire Raineri & Pauline Yon, deux dames. Anne-Catherine Bucher, continuo ; Chœur de l’Opéra National de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell) ; Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction : Jurah Valcuha.

Le Nozze di Figaro

L’année Mozart jetant ses derniers feux, l’Opéra National de Lorraine, après une Zauberflöte qui fit l’ouverture de la saison 2005-2006, programme la quintessence mozartienne du théâtre mis en musique : Les Noces de Figaro. Et c’est un homme de théâtre, le comédien et metteur en scène suisse Jean Liermier qui nous en propose sa vision, sur une dramaturgie de son compatriote Jean Faravel. En référence explicite à La Règle du Jeu de Jean Renoir, la pièce de Beaumarchais se trouve transposée à la toute fin des années trente, mais la facture de cette mise en scène reste cependant très classique et respectueuse du livret. Le premier acte a pour cadre l’office attenant aux cuisines, minutieusement reconstitué par le décorateur Philippe Miesch, le second la chambre de Madame et sa salle de bains privée, le troisième le hall du manoir avec, en arrière-plan, la salle de réception. Quant au quatrième acte, il prend curieusement place dans la cave à vins… Exeunt donc marronniers et pins (à moins que les casiers à bouteilles ne soient faits de ce bois !) et cet environnement un peu trivial fait perdre pas mal de poésie au chassé-croisé amoureux final. Le microcosme que nous voyons s’agiter et vivre ses passions et ses pulsions n’appartient plus à l’aristocratie nobiliaire mais à la grande bourgeoisie de l’entre-deux-guerres. Les rapports de classe entre maîtres et valets y sont beaucoup moins tendus que sous Louis XVI (le Front Populaire est passé par là) et le caractère révolutionnaire de la pièce de Beaumarchais s’en trouve édulcoré. En fait, la direction d’acteurs très soignée, le règlement au cordeau des entrées et sorties, le soin apporté à la véracité des costumes, les portes qui claquent, l’ambiance ainsi générée nous ont, à plus d’un moment, fait songer aux pièces du théâtre de boulevard des années trente. Le Nozze di Figaro, c’est du théâtre, bien sûr, et de l’excellent, mais ce n’est pas que cela…

Du côté de la distribution, beaucoup de satisfactions et quelques réserves. Le Comte de est beau, jeune, emporté, un peu dépassé par les événements. La voix est riche, bien conduite et fait parfois penser à celle de Thomas Hampson (ce qui n’est pas un mince compliment). On déplorera simplement un manque de graves et une certaine tendance à brutaliser l’émission pour accentuer son autorité. La Comtesse de nous a pleinement séduits. Il faut s’habituer à son timbre plutôt corsé et inhabituel dans ce rôle mais sa musicalité (magnifique reprise mezza voce du « Dove sono ») et sa crédibilité dramatique emportent l’adhésion. En Figaro, reste à nouveau irréprochable, vocalement et scéniquement. On attendait beaucoup de la prise de rôle de en Susanna et l’on n’a pas été déçu ; mutine, impliquée, sans outrance, elle se révèle être la véritable meneuse de jeu de l’histoire. La tessiture du rôle lui convient idéalement et elle nous offre notamment un « Deh, vieni, non tardar » retenu, murmuré et nostalgique de toute beauté.

Le Chérubin de est, en comparaison, moins transcendant. L’actrice est un tantinet balourde en scène et la voix plutôt banale ; à aucun moment, on n’y sent passer les vertiges de l’adolescence. Ses deux airs fameux ne sont pas indignes mais ne marquent pas vraiment. En Marcelline, Anna Steiger tente vainement de faire sonner une voix très usée. Le Bartolo brave homme de et l’excellent Basilio de viennent compléter cette distribution qui, au final, s’avère globalement très satisfaisante.

Dans la fosse, le jeune chef slovaque Juraj Valcuha semble avoir décidé de prendre au pied de la lettre le second titre de la pièce de Beaumarchais : la Folle Journée. L’ouverture est attaquée à un tempo d’enfer qui ne se relâchera qu’à de rares moments, notamment pour le « Deh, vieni, non tardar » de Susanna. Cette option lui permet de réussir un exceptionnel final du deuxième acte ou un sextuor de la reconnaissance très comique mais, en contrepartie, d’autres sommets de la partition manquent de respiration et semblent expédiés ; on pense notamment aux deux airs de Chérubin ou au sublime duettino « Canzonetta sull’aria ». Et l’, quelles que soient ses qualités et ses récents progrès, n’est pas les et ne peut éviter certains décalages et sécheresses des cordes. Au rideau final, la salle ultra-pleine de l’Opéra de Lorraine a fêté sans distinction tous les protagonistes de cette soirée très réussie.

Crédit photographique © Ville de Nancy

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