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Turin siffle la Flûte

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Turin. Teatro Regio, 12-XII-2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : La Flûte Enchantée, opéra en deux actes sur un livret d’Emmanuel Schikaneder. Dramaturgie originale et dialogues de Alessandro Baricco. Mise en scène : Oskaras Korsunovas. Costumes : Agne Kuzmickaite : Décors : Jurate Paulekaite. Avec : Topi Lehtipuu, Tamino ; Rachel Harnisch, Pamina ; Nicola Ulivieri, Papageno ; Günther Groissböck, Sarastro ; Ingrid Kaiserfeld, Reine de la nuit ; Bruno Lazzaretti, Monostatos ; Manuela Bisceglie, Papagena ; Alexandra Wilson, 1ère Dame ; Lorena Scarlata Rizzo, 2ème Dame ; Romina Basso, 3ème Dame ; Stefania Costa, 1er enfant ; Roberta Nobile, 2ème enfant ; Giulia Voghera, 3ème enfant ; Christofer Robertson, L’Orateur, 1er Prêtre ; Gary Bachlund, 2ème Prêtre. Gianluca Fubelli-Scintilla, le syndic ; Enzo Polidoro, l’impresario ; Stefano Vogogna, l’administrateur ; Gianluca Impastato, l’adjoint au syndic. Orchestre et Chœur du Teatro Regio de Turin (chef de chœur : Claudio Marino Moretti), direction musicale : Fabio Biondi

Les quelques timides protestations du début du deuxième acte, rapidement réprimées par d’intempestifs «Chuuuuuuut ! » préannonçaient le mécontentement d’une partie du public. La véritable bronca s’est déchaînée à peine le rideau tombé sur les derniers accords d’une Flûte plus énervante que véritablement enchantée. Le public généralement bon enfant du Regio de Turin a copieusement sifflé les responsables scéniques de ce spectacle.

Le principal responsable de ce ratage n’était pas présent au moment du salut final. Pas plus que pendant les répétitions. L’écrivain à succès turinois , Prix Médicis de la littérature étrangère 1995 avec Les Châteaux de la colère et peut-être plus connu encore par son roman Novecento, pianiste dont Giuseppe Tornatore a réalisé le film en 2000 (La Légende du pianiste sur l’océan) avait été commissionné par le Teatro Regio pour réécrire une version italienne des dialogues d’Emmanuel Schikaneder. Mais être un simple traducteur, un vulgaire adaptateur de dialogues ne pouvait probablement satisfaire le « génie » de l’écrivain. Alors, il a proposé de carrément recomposer le scénario de l’œuvre mozartienne parce qu’en « réécrivant les dialogues de l’opéra, j’ai inventé une histoire différente »? Ainsi, on assiste à la naissance d’un nouvel opéra qu’un imprésario montre, en temps réel, au syndic d’un village. Et comme si l’affaire n’y suffisait pas, l’écrivain s’envole dans les nimbes de sa sublime créativité pour imaginer que l’édile est le père de Pamina ! Il essaye alors d’amadouer Sarastro pour qu’il soit plus clément envers sa fille dans l’imposition des épreuves qu’elle doit subir. Cette prétention littéraire exaspérante a pour effet d’effacer le rêve initiatique de Mozart. Les longues et fastidieuses discussions entre le syndic et l’imprésario cassent le rythme que la prose de Schikaneder et la musique de Mozart équilibraient si naturellement. Les interprètes se retrouvent ainsi relégués à n’être plus que les exécutants chantants d’une histoire dont ils sont désincarnés. Ils ne retrouveront Mozart qu’au milieu du deuxième acte quand l’écrivaillon turinois n’aura d’autre issue que de se recoller au récit de Schikaneder pour se sortir de l’embrouillamini qu’il a conçu.

De son côté, le metteur en scène fait de son mieux pour combiner cette histoire abracadabrante à la sublime œuvre de Mozart, toutefois sans jamais parvenir à centrer les personnages étrangers à l’intrigue avec ceux du récit initiatique de l’opéra. Alors, on invente, on recrée. Pas toujours avec le meilleur goût scénique. Comme les trois dames vêtues en « bunny girls » noires de Playboy jouant de la gambette devant les habitants du village réunis autour d’un carrousel où se prépare la fête dont l’opéra sera l’apothéose. Comme cette réunion entre Sarastro et les grands prêtres. Avec leurs imposantes barbes, leurs immenses chapeaux pointus comme les sièges cathédraux des dignitaires de l’Eglise, ils ne réussissent qu’à ressembler à une triste équipe de nains de jardin.

Un gâchis scénique que ne méritait pas le plateau des chanteurs. Parce que du côté des interprètes, on retrouve avec délices , l’une des meilleures Pamina du moment. Mettant tout son art dans l’expressivité d’un discours vocal impeccable, ses pianissimi ravissent l’émotion. Ingrid Kaiserfeld (Reine de la nuit) aborde le périlleux rôle avec crânerie. Sûre de ses moyens vocaux, elle se joue des écueils du rôle avec une voix d’une remarquable homogénéité. De son côté, la soprano Manuela Bisceglie (Papagena) s’empare de son personnage avec beaucoup d’allant et de fraîcheur, cachant ainsi les limitations de sa voix encore jeune. Chez les messieurs, (Papageno) incarne à ravir le « dindon de la farce ». Grâce à sa belle voix, son timbre généreux et sa diction parfaite, il a l’heureuse capacité de se détacher de l’incongruité de l’intrigue «revisitée» pour rester pleinement dans son rôle. Quant à (Sarastro), si la voix est splendide, son personnage manquait quand même de la sérénité qu’on attend du rôle, alors que le ténor (Tamino) brosse un amoureux vocalement un peu trop sage pour laisser l’impression qu’il se bat pour conquérir l’amour de Pamina.

A leur décharge, il faut bien admettre que dans la fosse, , le mister 100 000 volts de la musique classique, semble avoir les piles à plat. Sous sa baguette l’orchestre de l’Opéra de Turin certes sonne plein, voir beau, mais il y manque l’énergie que dégage naturellement la partition mozartienne. Comme si le chef italien craignait de s’abandonner à sa fougue légendaire, il se laissait aller à un pathos orchestral souvent incongru.

Prochaines représentations : les 22, 23 et 24 décembre 2006

Crédits photographiques : ã Ramella&Giannese/Fondazione Teatro Regio di Torino

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Turin. Teatro Regio, 12-XII-2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : La Flûte Enchantée, opéra en deux actes sur un livret d’Emmanuel Schikaneder. Dramaturgie originale et dialogues de Alessandro Baricco. Mise en scène : Oskaras Korsunovas. Costumes : Agne Kuzmickaite : Décors : Jurate Paulekaite. Avec : Topi Lehtipuu, Tamino ; Rachel Harnisch, Pamina ; Nicola Ulivieri, Papageno ; Günther Groissböck, Sarastro ; Ingrid Kaiserfeld, Reine de la nuit ; Bruno Lazzaretti, Monostatos ; Manuela Bisceglie, Papagena ; Alexandra Wilson, 1ère Dame ; Lorena Scarlata Rizzo, 2ème Dame ; Romina Basso, 3ème Dame ; Stefania Costa, 1er enfant ; Roberta Nobile, 2ème enfant ; Giulia Voghera, 3ème enfant ; Christofer Robertson, L’Orateur, 1er Prêtre ; Gary Bachlund, 2ème Prêtre. Gianluca Fubelli-Scintilla, le syndic ; Enzo Polidoro, l’impresario ; Stefano Vogogna, l’administrateur ; Gianluca Impastato, l’adjoint au syndic. Orchestre et Chœur du Teatro Regio de Turin (chef de chœur : Claudio Marino Moretti), direction musicale : Fabio Biondi

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