Au-delà des siècles

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris, Cité de la Musique. 18-I-2007. Œuvres de Giovanni Bassano (ca. 1558- ca. 1617), Giovanni Pietro Del Buono ( ?- ?), Andrea Gabrieli (ca. 1510-1585), Giovanni Gabrieli (ca. 1554-1612), Giovanni Salvatore (ca. 1610-ca. 1688) et Girolamo Frescobaldi (1583-1653). Luigi Nono (1924-1990) : Varianti ; Due Espressioni ; Per Bastiana – Tai-Yang Cheng (l’Oriente è rosso). Giovanni Radivo, violon. Ensemble La Fenice, direction : Jean Tubéry. Orchestre National de Lyon, direction : Thierry Fischer.

Cycle Venise à la Cité de la Musique

De la ville bruyante décrite par le Duc de Rohan dans son Voyage en 1600 à la cité du silence célébrée par Thomas Mann et , Venise a suscité plus qu’une simple évocation musicale : une esthétique qui lui est propre. Entre les quatre siècles qui séparent les canzone in tre cori à Per Bastiana pour trois groupes orchestraux et bande magnétique, les dissemblances se muent en ressemblances.

L’excellence de , Giovanni Radivo et l’ n’ont pu masquer l’aspect scholastique de Varianti, pour violon et petit orchestre (cordes et bois) qui ouvrait ce concert. Œuvre tripartite qui applique à la lettre la série dodécaphonique du beau-père du compositeur de ce soir (Nuria Schœnberg était l’épouse de ), elle tend plus vers une esthétique webernienne de l’ascétisme par ses sonorités qui du silence reviennent au silence. Contrairement à Fragmente-Stille, An Diotima qui use du même procédé, la dette envers la Seconde Ecole de Vienne est ici trop évidente. Due Espressioni, paradoxalement œuvre de jeunesse, quoique utilisant les mêmes canons esthétiques, paraît bien plus personnelle avec ses longues plages de son qui parcourent l’orchestre d’un pupitre à l’autre. Les trois chœurs de la basilique Saint Marc se retrouvent dans Per Bastiana – Tai-Yang Cheng (l’Oriente è rosso), hommage à Venise l’éternelle, point de jonction entre l’Orient et l’Occident. Véritable laboratoire sonore à la nuance forte implacable, l’orchestre divisé en trois groupes spatialisés et répartis selon les hauteurs des instruments (aigu – médium – grave) obéit aux ordres quasi-dictatoriaux de la bande magnétique préenregistrée, rebondissant à chacune des injonctions électroniques.

Entre ces trois « îles » (pour reprendre la terminologie du compositeur dans Prometeo, tragedia dell’ascolto) signées s’intercalaient une série de pièces instrumentales de la Renaissance vénitienne. Quelques décennies avant Monteverdi, les Gabrieli oncle et neveu s’installent aux deux orgues de l’église ducale, couronnement de l’Age d’Or des activités musicales de Saint Marc. Une collaboration de courte durée, puisque Andrea mourut quelques mois après la nomination de Giovanni au poste de secondo organo. Une série de motets et pièces instrumentales à plusieurs chœurs répartis dans l’espace (les fameux cori spezzati) nous sont parvenus, derniers avatars de la Renaissance dans une Italie qui découvrait le stile recitativo et la mélodie accompagnée. Si les premières pièces de Bassano, Del Buono et des Gabrieli n’arrivaient pas à décoller après les silences porteurs de sons de Nono, l’ était un peu perdu dans l’immensité des cintres de l’auditorium de la Cité de la Musique. La basilique Saint Marc, toute imposante qu’elle soit, n’est pas aussi vaste. Répartis en deux ou trois groupes autour des orgues placés face à face sur chaque extrémités des balcons, les musiciens de ont trouvé dans la seconde partie du concert une disposition plus à même de faire partager au public les jeux d’écoute, d’écho et d’échange propres à ces œuvres.

De l’ascétisme de Nono à la fausse simplicité des Gabrieli, la Cité de la Musique par ses juxtapositions esthétiques pertinentes réussit à nous convaincre de cette évidence : au-delà d’une ville commune à bien des créateurs, Venise a créé un style hors du temps.

Crédit photographique : © Karine Lisac et DR

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