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Frédéric Lodéon, d’un archet à une baguette de chef

Pour la sortie du premier disque de en tant que chef d’orchestre, ResMusica a voulu rencontrer la figure emblématique du violoncelliste qui a rendu accessible la musique classique sur France Inter et sur d’autres médias comme avec « Musique, Maestro » et les fameuses « Victoire de la Musique Classique » sur France 3. Personnage chaleureux, il a accepté de nous raconter comment a pu se faire cette mutation, changer un archet pour une baguette de chef.

« Je prends le temps de faire les choses que j’aime. »

ResMusica : Comment devient-on violoncelliste puis chef d’orchestre ?

 : A l’âge de huit ans, j’ai eu un excellent professeur à Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais : Albert Tétard, qui devait devenir d’ailleurs violoncelle solo de l’Orchestre de Paris, alors sous la baguette de Charles Münch. Il avait constaté mes facilités pour l’instrument et tenait absolument à ce que j’entre au Conservatoire de Paris. Ce que je fis, à l’âge de 15 ans, dans la classe d’André Navarra. Mes parents auraient souhaité pour moi un métier « plus respectable » mais je leur avais annoncé : « Si je ne peux pas être violoncelliste, je me suiciderai ! » Je frémis encore d’avoir osé proférer cette menace. J’ai ensuite débuté une longue carrière. J’ai joué tous les grands concertos pour violoncelle. Je me souviens notamment d’avoir appris le Concerto « Tout un monde lointain » d’Henri Dutilleux, à la demande du compositeur, qui redoutait que le grand Rostropovitch ne soit pas autorisé à quitter l’URSS pour venir le créer. Heureusement, « Slava » a pu venir, mais j’ai été récompensé de mes efforts, car j’ai pu jouer l’œuvre par la suite à Paris, Amsterdam, Lille, Tours, etc. Je suis le seul Français à ce jour à avoir obtenu le 1er Grand Prix Rostropovitch (1977), et dix ans après, il m’a semblé que j’avais fait le tour de cette carrière. C’est un métier de solitude, alors que je suis plutôt quelqu’un de communicatif. De plus, le transport du violoncelle dans les avions a toujours été un problème, qui s’est encore accru en raison des nouvelles consignes de sécurité.

Et puis il y a eu la fête pour le soixantième anniversaire de Rostropovitch en mars 1987, salle Pleyel. Je devais présenter la soirée en présence des amis et des élèves de Rostropovitch, à la demande de Jacques Chancel qui enregistrait la soirée pour son émission Le Grand Echiquier. A la fin de la générale, on devait encore répéter une pièce pour cinquante violoncelles du virtuose russe Davidov. Mais il n’y avait pas de partition de chef, si bien que personne ne voulait diriger. Alors, à la demande de mes collègues, je me suis lancé ! J’ai pris une partie de 1er violoncelle et j’ai noté les entrées de la main gauche tout en dirigeant de la main droite. Cela s’est passé assez magiquement, tant et si bien que Rostropovitch m’a envoyé une lettre de félicitations, admirant ma manière de fédérer les musiciens. Je me suis dit : « Si cela doit se reproduire, ça marche ! »

RM : Qu’avez-vous dirigé ensuite ?

FL : Il y a eu une autre occasion en 1989, sur le Norway, rebaptisé France pour une semaine. Laurent Petitgirard m’y avait invité, mais je m’étais foulé le poignet peu de temps avant, et lui ai donc annoncé que je ne pouvais pas venir. Il a insisté, et m’a dit : « Si tu ne peux pas jouer, tu peux diriger !» Là encore, le public a été enthousiaste et j’en ai tiré des conclusions. Peu de temps après, j’ai annoncé à mon impresario que je voulais changer de vie. Il m’a répondu catégoriquement que c’était une très mauvaise idée, en raison du grand nombre de chefs d’orchestre déjà dans le circuit. Le lendemain, j’ai voulu essayer tout de même. Alors que je devais jouer au Grand Théâtre de Rouen, j’ai demandé à l’organisateur de diriger plutôt que de jouer en soliste. Il a été ravi : « Cela tombe bien, justement nous cherchons un chef pour le concert ! ». Cela a été mon premier engagement professionnel.
Petit à petit, on a commencé à me demander, les engagements sont arrivés tous seuls et je me suis laissé faire. Je n’avais pas d’ambition particulière, car j’avais déjà fait une longue carrière en tant que violoncelliste. Ce qui m’intéressait, c’était de faire de la musique avec plus d’instruments, de visiter d’autres répertoires. J’y ai trouvé du plaisir et les musiciens aussi. Très souvent ils disaient : « On est heureux avec toi ».

Puis Jacques Chancel m’a confié l’émission Musique, Maestro ! en 1990, sur FR3. Malgré son succès remarqué, elle a été supprimée au bout d’une saison, à l’arrivée d’un nouveau président à la télévision. Mais, j’ai continué dans cette voie à France Inter quand Pierre Bouteiller m’a demandé si j’aurais le temps de produire une émission musicale pendant l’été 1992, j’ai répondu : « Je prends le temps de faire les choses que j’aime ! ».

RM : Qu’est donc devenue la part du violoncelle ?

FL : Depuis cette époque, il n’est plus question de violoncelle, car avec une émission quotidienne à la radio et la direction, c’est impossible ! D’autant plus que j’ai eu de nombreux engagements comme chef, avec entre autres, l’Orchestre du Capitole, le Philarmonique de Radio-France, l’Orchestre de la Radio de Bucarest, la Philharmonie de Chambre de Bavière, l’Orchestre d’Auvergne (dont les cordes sont magnifiques), l’Orchestre de Chambre de Toulouse et celui de Genève, Lyon, Cannes… Je suis heureux quand on m’engage, ce qui arrive d’ailleurs régulièrement : j’ai jusqu’en décembre 2008, de beaux programmes avec de beaux orchestres.

RM : D’où est venue l’idée d’enregistrer un disque ?

FL : Depuis plusieurs années, l’éditeur Cascavelle voulait que je signe un enregistrement. D’autre part, depuis 1995, j’ai dirigé plusieurs fois l’Orchestre National Bordeaux-Aquitaine. Cela s’est toujours bien passé et le compositeur Christian Lauba, alors directeur musical, a souhaité que nous enregistrions ensemble.

RM : Pourquoi avoir choisi la Symphonie en ut et les suites de Carmen de Bizet ?

FL : J’avais d’abord envisagé des symphonies de Schubert, mais Laurent Worms, qui représente Cascavelle et qui connaît tous les catalogues des maisons de disques, m’a conseillé d’enregistrer dans mon arbre généalogique pour cette première. Il m’a fait valoir qu’il ne restait pas beaucoup de disques de Bizet disponibles. Sa proposition m’a enthousiasmé, car j’aime tendrement Georges Bizet, personnage sensible et fragile, comme Schubert.

RM : Quelle a été votre manière d’interpréter les œuvres ?

FL : Certains prétendent qu’il ne faut pas être influencé. Moi, j’écoute tout, partant de l’idée que chacun a une nature différente et que les chefs-d’œuvre sont suffisamment riches pour que chacun puisse s’exprimer. Mais après, je dirige selon mes propres convictions. Ce que j’ai donné à ce moment précis, c’est la photographie d’un instant de ma sensibilité. Dans dix ans, je dirigerai certainement différemment, mais en ce qui concerne cet enregistrement, nous y avons tous mis tout notre cœur.

RM : Quelles difficultés particulières avez-vous rencontrées ?

FL : Il a fallu trouver le son en fonction de la spécificité de la salle dans laquelle a eu lieu l’enregistrement, mais musicalement il n’y a pas eu de problème particulier. Il y a un superbe pupitre de petite harmonie, et beaucoup d’amis parmi les cordes que j’ai connus au Conservatoire. Nous avons beaucoup travaillé pour obtenir ce que nous voulions. En ce qui concerne les suites de Carmen, la difficulté réside dans le fait qu’il y a douze pièces différentes et qu’à chaque fois l’atmosphère change complètement. Il faut être immédiatement compris par l’orchestre pour imposer les changements psychologiques et musicaux. A la suite de cet enregistrement, j’ai eu la joie de diriger Les Toréadors avec l’Orchestre National de France au dernières Victoires de la Musique classique. La Symphonie en ut, que l’on croit facile, est en réalité d’une redoutable difficulté, surtout pour les violons. Bizet la considérait comme un exercice d’école. Il l’a écrite à 17 ans puis l’a laissé tomber. On ne l’a créée qu’en 1935. Elle est souvent écrite dans l’aigu et est particulièrement délicate sur le plan de la justesse. Comme j’avais entendu des enregistrements pas toujours très précis, ni très justes, j’ai ajouté une répétition au nombre de séances fixé. Je voulais être sûr que les instrumentistes se rendent bien compte de la difficulté à laquelle les violons sont exposés. Même le magnifique mouvement lent pose des problèmes de mise en place, il doit être à la fois souple et homogène. Mais j’ai reçu un message de félicitations de Georges Prêtre, qui est pour moi un repère très important, (il sera d’ailleurs le premier Français à diriger le concert du nouvel an à Vienne, le 1er janvier 2008), j’ai beaucoup de vénération pour lui.

RM : Quels sont les artistes que vous considérez comme vos « Maîtres » ?

FL : J’admire Claudio Abbado, dont je trouvais au début la gestique plus rêvée qu’affirmée. Mais devant les incontestables réussites qu’il obtient, je me suis dit que cette souplesse donnait d’aussi bons résultats que la rigueur très énergique de Toscanini. Je citerai aussi Carlos Kleiber, évidemment. On a reproché exagérément à Karajan d’être une « machine à faire du beau son ». Il a beaucoup apporté à la direction d’orchestre et à l’image de la musique classique dans le monde. J’admire Georges Prêtre qui, de plus, nous montre à quatre-vingts ans passés, une formidable jeunesse de caractère, un appétit musical et une générosité hors du commun. J’ai aussi pris beaucoup de conseils auprès de Manuel Rosenthal, Alain Lombard, Emmanuel Krivine, Armin Jordan….

RM : Qu’est ce que vous voudriez conseiller à des jeunes musiciens aujourd’hui ?

FL : Aux amateurs, je conseillerais de trouver une bonne salle et de faire de la musique avec des amis qu’ils aiment bien ; avoir un bon professeur fait aussi gagner du temps. Aux professionnels, je dirais qu’ils doivent être vraiment sûrs de vouloir faire ce métier qui est plus difficile que lors de mes débuts. Dans les années 70, la télévision était beaucoup plus partie prenante dans la musique, grâce notamment à Jacques Chancel et son « Grand Echiquier », et à Jacques Martin qui a toujours fait en sorte qu’il y ait de la musique dans son « Dimanche Martin ». Maintenant, aux heures de grande écoute, à part les Victoires de la Musique classique, c’est le grand désert. Il faut vraiment être sûr de sa vocation pour faire ce métier aujourd’hui, mais quand on y arrive, quelle satisfaction !

Lire la chronique du disque.

Rencontrer Frédéric Lodéon à Mi-fugue Mi-raisin le vendredi 27 avril 2007

Crédits photographiques : © Radio France / Christophe Abramowitz

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