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Karlheinz Stockhausen (1928-2007), dans la musique à grande diffusion

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« Nous sommes juste au début d’une nouvelle musique qui représente l’esprit d’une nouvelle conscience du cosmos, qui n’est plus une musique qui reflète seulement la situation de l’homme comme individu sur cette terre mais comme un esprit qui s’est ouvert pour la première fois dans son existence à toutes les lois de l’univers ». Cette déclaration de Karlheinz Stockhausen fixe les enjeux d’une création qu’il envisagera comme une conquête du temps et de l’espace. Pour accéder au dossier complet : Karlheinz Stockhausen, l’imaginaire musical dans toute sa démesure

 

Qu’entend-on par «musique à grande diffusion» ? Très simplement des produits culturels destinés par leurs natures à viser un vaste public. Cela ne signifie pas nécessairement «sous-culture». , personnalité énigmatique et charismatique, en a inspiré plus d’un, le plus souvent de manière sincère.

Tout d’abord, Stockhausen et les Beatles. Oui, les «quatre garçons dans le vent» savaient très bien qui était le compositeur de Kürten-Kettenberg. Certes, l’influence de Gruppen ne transparaît pas dans Sergent Pepper, mais parmi les innombrables visages qui forment la couverture de l’album légendaire figure celui de notre compositeur. Paul McCartney a longtemps proclamé avoir été le premier Beatles à découvrir la musique de Stockhausen, à travers Gesang der Jünglinge.

L’écoute de Revolution 9 sur le White album laisse perplexe : plusieurs passages sont similaires à Hymnen. Mais aucun document n’atteste de rencontres entre John Lennon et Stockhausen. Une anecdote court sur un rendez-vous manqué entre le compositeur et le manager du groupe en vue d’un concert commun qui n’eut pas lieu, forcément. A la sortie du White album, en 1969, Hymnen n’était pas édité en disque. Lennon n’en a pu prendre connaissance que par des exécutions en concert ou un enregistrement privé. Les deux musiciens ont été en contact téléphoniques réguliers toutefois, et Stockhausen devait déclarer lors de l’assassinat de Lennon : «John Lennon était le principal médiateur entre musiques populaire et savante de ce siècle».

N’oublions pas que John Lennon était un des premiers admirateurs de Frank Zappa, qui s’est lui-même beaucoup inspiré de Stockhausen.

Frank Zappa, dès Mother of Inventions, va puiser des idées chez , du moins de ses œuvres électroniques, dont les inévitables Gesang der Jünglinge et Hymnen. Comme Stockhausen, Zappa était ouvertement provocateur, très critique envers son époque, fortement charismatique jusqu’à développer un certain culte de la personnalité. L’influence est particulièrement sensible dans les albums Freak Out ! et Absolutely free, premiers opus des Mothers of Invention, dans lesquels se mêlent instruments acoustiques, instruments amplifiés et travail sur le son en studio.

La pop anglaise s’est délectée de Stockhausen. Certes McCartney et Lennon, mais aussi les Pink Floyd, dont Speak to me et Eclipse, qui ouvrent et ferment l’album Dark side of the Moon, sont un travail électoacoustique de son pré-enregistrés (la fameuse machine à sous de Money) ou créés (battements de cœur) mêlés aux prises de sons de l’album (dont les cris de Clare Tory dans The great Gig in the Sky). Le principe de la déviation du matériau sonore, présente chez Stockhausen dès les Etudes faites à Paris au début des années 50 sont une marque des Pink Floyd, puisque reprise dans l’album Wish you where there jusqu’au dernier The Division bell. Roger Waters, séparé du groupe en 1985, reprend le principe dans Radio K. A. O. S.

Björk Gudmundsdottir, plus connue simplement par son prénom, dit avoir eu un choc quand elle découvrit la musique de Stockhausen à l’age de 12 ans : «enfin quelqu’un qui parle mon langage». Quelques années plus tard, à l’occasion d’un entretien que la chanteuse a mené avec le compositeur dans la revue «Dazed & Confused» en 1996, celle-ci en introduction n’hésite pas à le qualifier de «meilleur compositeur de musique électronique et de musique atonale», n’hésitant pas à le comparer à Picasso – pourtant ce n’est pas vraiment la même génération, ni la même pensée…

Que ce soit dans Homogenic, Vespertine, Medúlla ou la BOF de Dancer in the dark, l’empreinte de Stockhausen est partout chez Björk.

Si les Pink Floyd, David Bowie ou Björk se sont réclamés de Stockhausen, c’est dans son pays natal, l’Allemagne – et même l’ex-RFA pour être précis – que l’empreinte de Stockhausen dans la musique «populaire» a été la plus importante. A la fin des années 60 s’est développé le krautrock (littéralement : rock choucroute, nom donné par la presse anglophone, kraut étant l’équivalent anglais de «boche». Les allemands préfèrent Kosmische musik, musique cosmique), mouvement social et culturel plus que musical qui a donné à l’Allemagne ses grands concerts rock dans la lignée de Woodstock ou Monterey avec l’Essener Sontag Festival, dont la première édition accueilli Frank Zappa. Parmi les musiciens présents dans le public, un ancien élève de Stockhausen, Holger Czukay, qui réunit auprès de lui un de ses propres élèves Michael Karoli et Irmin Schmidt (autre disciple de KH). Le trio forma le groupe Can, curieux cocktail de musique contemporaine, de pop et de rock progressif. C’est un euphémisme que de dire que l’influence du Maître fut considérable. Dans le sillage de ce renouveau de la scène allemande apparurent Faust, Kraftwerk, etc.

Cette nouvelle génération permit de remettre au goût du jour une partition de Stockhausen que l’Allemagne entière avait hué, et le reste du monde célébré : Hymnen. L’œuvre a été créée en 1966, soit à peine plus de vingt ans après l’Armistice. Les souvenirs sont encore vivaces et l’Allemagne fort complexée de son récent passé… Hymnen, qui est un mélange de divers hymnes nationaux, reprend Deustchland über alles, chant patriotique officiel du IIIe Reich. Même si celui-ci est transformé, passé par tous les filtres possibles et toutes les tortures électroniques imaginables, le scandale ne tarda pas : d’un coté Stockhausen était accusé de vouloir flatter les allemands dans ce qu’ils ont de plus bas, d’autres le montraient du doigt d’avoir voulu ridiculiser l’Allemagne aux yeux de l’Europe. Mais pour la jeune génération, Stockhausen était un Messie autant qu’un sauveur : il avait osé se moquer des signes qui avaient meurtri sa propre génération, il incarnait la libération des consciences face à ces symboles. De plus, Stockhausen n’a jamais ignoré tout le courant pop/rock de son époque, au contraire…

 

Crédit photographique : Karlheinz Stockhausen en 1964, photo qui a servi pour l’album Sergent Pepper © Fondation Stockhausen ; couverture de l’album Sergen Pepper © EMI/Apple Corps ; Frank Zappa © Zappa family trust ; Roger Waters en 2007 à São Paolo © Daigo Oliva ; Björk Gudmundsdottir en 2005 au Hurricane Festival (Allemagne) © Zach Klein ; Can © Keystone/Getty image.

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« Nous sommes juste au début d’une nouvelle musique qui représente l’esprit d’une nouvelle conscience du cosmos, qui n’est plus une musique qui reflète seulement la situation de l’homme comme individu sur cette terre mais comme un esprit qui s’est ouvert pour la première fois dans son existence à toutes les lois de l’univers ». Cette déclaration de Karlheinz Stockhausen fixe les enjeux d’une création qu’il envisagera comme une conquête du temps et de l’espace. Pour accéder au dossier complet : Karlheinz Stockhausen, l’imaginaire musical dans toute sa démesure

 
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