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La Dame de Pique à Toulouse, spectacle total, grandiose et fascinant

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Toulouse. Théâtre du Capitole. 10-II-2008. Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893) : La dame de Pique : Opéra en trois actes sur un livret de Modeste Tchaïkovski d’après Alexandre Pouchkine. Mise en scène  : Arnaud Bernard ; Décors : Alessandro Camera ; Costumes : Carla Ricotti ; Lumières : Patrick Méeüs. Avec : Vladimir Solodovnikov, Tchekalinski  ; Balint Szabo, Sourine  ; Vladimir Galouzine, Hermann  ; Boris Statsenko, Le Comte Tomski, Plutus ; Vladimir Chernov, Le prince Eletski ; Raina Kabaivanska, La Comtesse ; Barbara Haveman, Lisa ; Varduhi Abrahamyan, Pauline, Daphnis  ; Caroline Mazur, La gouvernante ; Elena Pœsina, Macha, Chloé ; Antoine Normand, Le maître de cérémonie ; Martin Mühle, Tchapliski ; Kyung Il Ko, Narumov. Chœur du Capitole ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction  : Tugan Sokhiev

C’est entendu La dame de Pique est le chef-d’œuvre de Tchaïkovski. Cet opéra dense, complexe et long demande des moyens considérables. Il semble qu’une nouvelle fois au Capitole de Toulouse, l’excellence ait été au rendez-vous. Ce spectacle affiché complet avant la première était très attendu.

Dans la fosse Tugan, Sokhiev dirigeait son premier opéra in loco. Pari gagné, nous tenons là un « Maestro di scena ». Il dirige solistes, orchestre et chœurs à la perfection leur insufflant son amour brûlant pour cette superbe partition. Nuances exacerbées, timbres rutilants, phrasé ample et nerveux à la fois. Ce chef est chez lui dans cette partition complexe avec une vision d’ensemble très architecturée et un souci du détail constant. Il aime la scène, les musiciens et les chanteurs aussi le résultat est exaltant. L’orchestre est excellent tout du long semblant souvent se surpasser, en particulier les cordes atteignent des moments de grande éloquence.

Les chœurs sont présents dans de nombreux morceaux. Acteurs-chanteurs à qui il est beaucoup demandé, ils font constamment honneur à la partition, et aux indications du metteur en scène et ce qui ne gâche rien dans une diction très correcte. Mention spéciale pour les chœurs d’enfants magnifiques de justesse et de précision.

La Dame de pique requiert de grandes voix. Le plateau réuni par Nicolas Joël est comme toujours particulièrement équilibré. La production a été pensée autour de . La voix est somptueuse avec un timbre barytonnant dans le médium et le grave, mais fait du métal le plus éclatant dans les aigus. Il est tout simplement le meilleur titulaire du rôle et semble sans rival sérieux tant il vit le personnage d’Hermann. a la voix idéale pour Lisa. Elle est bien plus à l’aise ici que dans Elvira il y a quelques mois. Beauté du timbre, aigus victorieux, délicatesse des nuances sont ses qualités les plus immédiates. Son incarnation est pleinement réussie vocalement, et sa prise de rôle est une réussite totale. La comtesse de Raina Kabaivanska était également très attendue, même si sa prise de rôle remontait à 2004 à Naples. Cette immense artiste a bien des qualités pour incarner une Dame de Pique marquante et vocalement elle s’en sort très bien. Seules les notes les plus graves lui posent problèmes. Son allure et sa beauté en scène (à 74 ans !) rappellent quelle Tosca elle a été ! Et son charisme est prodigieux! Menue et fragile cette Comtesse impressionne par sa force mentale. Vladimir Chernov est un prince Eletski de grande classe vocale et scénique. Son jeu d’acteur est sobre et très juste, son chant châtié, et, dans l’intermède, il joue avec beaucoup d’humour ! arrive à incarner une Pauline à la fois mélancolique (quelles belles nuances dans sa romance…), et déchaînée (quelle vivacité dans la chanson Russe) ! Vocalement sa présence est belle également dans la pastorale. est un Tomski un peu trop sage et vocalement un peu réservé. Tous les autres rôles sont tenus à la perfection. Il serait injuste de ne pas les citer tant ce travail d’équipe est prodigieux et ne néglige personne. Vladimir Solodovnikov en Tchekalinski, Balint Szabo en Sourine, Martin Mühle en Tchapliski, en Narumov sont des camarades d’Hermann ambigus à souhait amis moqueurs, trop insensibles à la folie du Héros. Caroline Mazur est très impressionnante scéniquement en gouvernante sadique et un rien perverse (elle porte de très coquins collants rouges), Elena Pœsina est une Macha inquiète et surtout une Chloé très bien chantante, tandis qu’ est un maître de cérémonie irréprochable.

Reste à évoquer le coté visuel de ce spectacle. Il semble que ce magnifique travail scénique qui lie admirablement lumières, décors, costumes et mise en scène n’a pas été compris par tous. C’est qu’en fait est un metteur en scène très exigeant. Il ne fait pas dans la séduction facile. Il fait passer le discours musical avant toute chose. Tout son travail repose sur une vision à la cohérence indiscutable qui s’appuie sur une écoute attentive de la partition. Un travail d’acteur fouillé pour tous les rôles et même pour le chœur, une utilisation admirable des décors, costumes et lumières pour resserrer le drame autour de la folie d’Hermann.

Emmuré dans son délire, comme la société Russe est emmurée dans ses palais, ses conventions, ses préjugés, ses attitudes obligées et ses costumes si beaux mais si inconfortables. Les éléments de décors bougent à vue rendant perceptible la déstructuration du héros et évitant des attentes trop longues entre les tableaux. La continuité théâtrale est ainsi préservée à la plus grande joie du spectateur, même le flot de la Neva est évoqué par des murs qui bougent comme emportés par le flot de la musique. Toutefois la folie d’Hermann a aussi quelque chose de visionnaire avec une pastorale mimée par les interprètes principaux comme un rêve coloré et du coup bien plus réel que tout le reste de l’histoire limitée en un « camaïeu » de blanc élégant et mortifère. Ce rêve en forme de vision se situe dans l’union soviétique des années 70. Un autre grand moment de lucidité dans la folie d’Hermann est l’arrivée de la Grande Catherine en travesti ridicule alors que les courtisans comme aveugles chantent le chœur le plus ordinaire de l’opéra. Tchaïkovski lui-même souffrait de contraintes sociales tout en recherchant les honneurs et sa musique en devient ici ambivalente. Ce moment très théâtral met en lumière le ridicule absurde des nobles et des bourgeois qui sentent la misère venir mais en font fi, comme la Comtesse qui refuse de voir le monde changer. Hermann est aussi une victime sociale qui n’arrive pas à trouver sa place entre modernité et décadence de la tradition. Cette dimension est bien présente dans la partition qui en un flot de musique puissante et nouvelle est toutefois découpée en morceaux repérables comme par le passé. La fin de l’opéra avec ce magnifique chœur d’hommes piano a capella est comme un retour vers les valeurs universelles de l’humanité après ce terrible gâchis.

Dans ce magnifique spectacle total, de nombreux moments de théâtre en musique touchent droit au cœur celui qui entend en cette partition toute la souffrance qu’elle porte, et que et , main dans la main, ont mis en évidence avec une magnifique équipe.

Crédits photographiques : © Théâtre du Capitole de Toulouse, Patrice Nin

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Toulouse. Théâtre du Capitole. 10-II-2008. Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893) : La dame de Pique : Opéra en trois actes sur un livret de Modeste Tchaïkovski d’après Alexandre Pouchkine. Mise en scène  : Arnaud Bernard ; Décors : Alessandro Camera ; Costumes : Carla Ricotti ; Lumières : Patrick Méeüs. Avec : Vladimir Solodovnikov, Tchekalinski  ; Balint Szabo, Sourine  ; Vladimir Galouzine, Hermann  ; Boris Statsenko, Le Comte Tomski, Plutus ; Vladimir Chernov, Le prince Eletski ; Raina Kabaivanska, La Comtesse ; Barbara Haveman, Lisa ; Varduhi Abrahamyan, Pauline, Daphnis  ; Caroline Mazur, La gouvernante ; Elena Pœsina, Macha, Chloé ; Antoine Normand, Le maître de cérémonie ; Martin Mühle, Tchapliski ; Kyung Il Ko, Narumov. Chœur du Capitole ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction  : Tugan Sokhiev

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