Robert Carsen sublime Salomé

La Scène, Opéra, Opéras

Turin. Teatro Regio. 24-II-2008. Richard Strauss (1864-1949) : Salomé, drame musical en un acte, livret d’Hedwig Lachmann d’après le drame éponyme d’Oscar Wilde. Mise en scène : Robert Carsen. Chorégraphie : Philippe Giraudeau. Décors : Radu Boruzescu. Costumes : Miruna Boruzescu. Lumières : Manfred Voss. Vidéo : Dario Cioni. Avec : Nicola Beller Carbone, Salomé ; Peter Bronder, Hérode Antipas ; Dagmar Pecková, Hérodiade ; Mark S. Doss, Jochanaan ; Jörg Dürmüller, Narraboth ; Manuela Custer, le page d’Herodiade ; Roberto Abbondanza, Thomas Gazheli, les nazaréens ; Nicola Pamio, 1er juif ; Cristiano Olivieri, 2ème juif ; Karl Michael Ebner, 3ème juif ; Ulfried Haselsteiner, 4ème juif ; Nikolai Karnolsky, 5ème juif ; Vladimir Baykov, Robert Holzer, les soldats ; Vladimir Jurlin, un Cappadocien ; Daniela Valdenassi, un esclave. Orchestre du Teatro Regio, direction : Gianandrea Noseda. 


Teatro Regio de Turin

C’est un tonnerre d’applaudissements qui salue l’extraordinaire Salomé de du Teatro Regio. Des applaudissements et des bravos qui s’adressent indifféremment aux chanteurs ou au chef d’orchestre jusqu’au moment où apparaît le véritable héros de la soirée : le metteur en scène canadien . Alors, le public lui offre un triomphe.

Un triomphe largement mérité. Sa conception de Salomé est un chef d’œuvre d’intelligence, d’humour et d’ironie. En choisissant de transposer la légende biblique de Saint-Jean Baptiste dans l’univers contemporain du Caesar’s Palace de Las Vegas, Carsen plonge le spectateur dans la réflexion. Quelle différence entre le roi Hérode d’il y a 2000 ans et les richissimes magnats hantant ce temple de plaisirs ? Dans la froide et grise salle des coffres du palace, des éphèbes coiffés de casques romains dorés à crêtes rouges et des jeunes femmes aux seins nus transfèrent, sous l’œil de gardes de sécurité, l’argent et les valeurs des joueurs du casino qu’un mur de téléviseurs montre en train de s’affairer autour des tables de jeux. Derrière la grande porte circulaire à combinaison du coffre-fort principal s’échappent les prophéties de Jochanaan, prisonnier d’Hérode, le tout-puissant du lieu. En survêtement noir, Salomé fuit l’ambiance de la salle de jeux et les assiduités de son beau-père Hérode. Les parois aluminium des coffres lui servent de havre de paix. Enfant gâtée, à qui rien ni personne ne résiste, elle convainc les gardes de libérer Jochanaan pour son seul plaisir de le contempler. Alors comme les remparts de Jéricho, les murs de coffres s’écartent alors pour s’ouvrir sur un paysage de dunes d’où s’avance un majestueux Jochanaan, homme du désert vêtu d’une djellaba noire. Image superbe, prémices de l’émotion qui sourd de la rencontre de Jochanaan et de Salomé.

Si imagine une Salomé-Lolita passant de la jeune femme rêveuse et capricieuse, consciente de la fascination qu’elle opère sur les hommes à la femme psychotique en proie à la folie meurtrière, il possède en une interprète d’exception. Se pliant parfaitement aux besoins du drame, splendide, sculpturale, elle construit son personnage avec une sensibilité attachante. D’abord la voix. Câline alors qu’elle tente d’arracher un baiser des lèvres de Jochanaan, blanche lorsqu’elle sombre dans sa folie naissante d’obtenir la tête de cet homme qui se refuse à elle, triomphante lors qu’elle tient dans ses mains la tête de Jochanaan. Grande straussienne, dominant la partition avec une maestria remarquable, la jeune femme est une actrice au corps gracile et mouvant.

S’il ne devait rester qu’une seule image de la formidable Salomé mise en scène par Robert Carsen, «sa» danse des sept voiles de Salomé demeure inoubliable. Mélange de sexe, d’ironie, de pathétique, Carsen projette les fantasmes sexuels dans une vision renversée de cette danse. Alors qu’Hérode demande à Salomé de danser pour lui, la jeune femme entame sa chorégraphie lascive devant le magnat et ses invités. Entraînant derrière ses mouvements caressants les spectateurs les plus âgés de l’assemblée, ils perdent peu à peu leur sang-froid, pour s’immiscer dans la danse érotique de Salomé. Éperdus de désirs, ils se déshabillent entièrement alors que Salomé tournoie en combinaison légère. Quand cessent ses arabesques, les voici nus, pitoyables et décharnés, pauvres fous ramassant leurs vêtements à la hâte, honteux de leurs fantasmes.

Autour de cette Salomé habitée des démons de son triste marché, le ténor campe un Hérode autoritaire. Son assise vocale lui confère la brutalité du rôle sans jamais qu’il ne tombe dans la caricature. Au besoin même, le voici doucereux invitant Salomé à la danse, ou introverti devant les foudres de d’Hérodiade, son épouse. L’expression vocale du rôle d’Hérodiade s’inscrit dans l’implication profonde de la prosodie. Dans le rôle d’Hérodiade, délaissant la vocalité de conservatoire au bénéfice de l’expression théâtrale, la mezzo-soprano s’insinue à ravir dans le caractère revanchard, colérique et vicieux de son personnage.

Le succès de cette production doit aussi compter pour beaucoup sur la direction musicale de . Dirigeant un excellent Orchestre du Teatro Regio, il tire de cette musique expressive des accents orchestraux admirables. Passant de la solennité qui accompagne les prophéties de Jochanaan, au lyrisme des rêves lunaires de Salomé, à l’explosion tonitruante des orgies d’Hérode au langoureux sublime de l’air final de Salomé, le chef italien s’affirme comme l’une des plus belles baguettes de l’art lyrique.

Près de deux heures de passion musicale et scénique, sans entracte, la Salomé sublimée de Robert Carsen se construit autour d’une tension continuelle qui trouve son paroxysme dans les ultimes paroles d’Hérode à l’encontre de Salomé : «Tuez cette femme !». Une soirée chargée d’un engagement artistique sans limites, qui plonge le spectateur au cœur du drame. Un spectacle total qui doit être repris au Maggio Fiorentino et au Teatro Real de Madrid, lors de prochaines saisons.

Crédit photographique : Ramella&Giannese ã Fondazione Teatro Regio di Torin

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