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Pelléas sans mièvrerie

La Scène, Opéra, Opéras

Tours. Grand Théâtre. 02-III-2008. Claude Debussy (1862-1918) : Pelléas et Mélisande, drame lyrique en 5 actes et 12 tableaux sur un livret de Maurice Maeterlinck. Mise en scène : Gilles Bouillon. Décors : Nathalie Holt. Costumes : Marc Anselmi. Lumières : Michel Theuil. Avec : Jean-Sébastien Bou, Pelléas ; Karen Vourc’h, Mélisande ; Emmanuelle de Negri, Yniold ; Svetlana Lifar, Geneviève ; François Harismendy, Golaud ; Frédéric Bourreau, Arkel ; Vincent Deliau, le Médecin et le Berger. Chœurs de l’Opéra de Tours (chef de chœur : Emmanuel Trenque), Orchestre Symphonique Région Centre-Tours, direction musicale : Jean-Yves Ossonce.

Pelléas et Mélisande revient à l’affiche de l’Opéra de Tours dans une mise en scène de , créée ici même en l’an 2000. Cette production refuse l’anecdotique pour se concentrer sur la caractérisation des personnages. L’espace scénique se résume à un ensemble de panneaux mobiles et à quelques accessoires, à l’exception de l’escalier utilisé pour la scène de la tour. C’est aux éclairages très réussis de Michel Theuil qu’il revient d’évoquer les lieux, de suggérer la forêt ou l’élément aquatique, comme de contribuer à l’atmosphère oppressante de la scène du souterrain, pendant laquelle lumières et orchestre jouent parfaitement à l’unisson. Nous n’oublierons pas le remarquable jeu d’ombre dans la scène de la tour. Le parti pris consistant à inscrire l’ouvrage dans la mémoire de Golaud, présent au lever de rideau sur le lit où s’éteindra Mélisande, est en accord avec le séquençage de l’ouvrage. La direction d’acteurs est parfaitement suggestive, jouant de la distanciation comme de l’engagement ; chaque tableau y trouve sa vérité dramatique. Seul le dernier acte semble moins habité, ce qui n’a pas empêché le metteur en scène, présent aux saluts, d’être généreusement applaudi par le public tourangeau pour un travail qui souligne ce qui dans le fantastique de Pelléas échappe au conte pour lorgner vers les nouvelles d’Edgar Poe, échappe à l’enfance pour tendre vers la violence.

Les héros de la représentation sont cependant une nouvelle fois et l’Orchestre Symphonique Région Centre – Tours qu’il dirige depuis 1995. Le chef ne se complaît pas dans une lecture contemplative de la partition. Sans jamais sacrifier le détail orchestral, il accentue les contrastes dans une lecture qui réussit à être à la fois pensive et expansive. Il ne craint pas ainsi de traduire crûment la violence de la scène Golaud / Yniold ou l’atmosphère irrespirable de la scène du souterrain, mais confirme ailleurs sa maîtrise du dosage sonore. Il peut de plus jouer à loisir des riches sonorités de sa formation. L’orchestre a en effet su conserver une couleur spécifiquement française au niveau de ses pupitres de cordes et de bois, aussi irréprochables que dans Le pays le mois dernier. Tout juste regrettera-t-on que les cuivres ne se soient pas toujours hissés ce dimanche à la même hauteur.

Depuis sa révélation au Concours de Verviers en 2003, Karen Vourc’h a confirmé ses promesses à chaque prise de rôle. Sa Mélisande, très engagée, tourne le dos aux conceptions enfantines et diaphanes du rôle. Dès son entrée, elle affiche une féminité affirmée et extériorise sa peur avec véhémence. Ses qualités sont patentes : diction irréprochable (comme du reste l’ensemble de ses partenaires), fraîcheur, beauté physique, diaprure du timbre, science des colorations et de la demi-teinte, maîtrise de la ligne, musicalité incontestable. Seules quelques saturations dans les forte ternissent le bilan vocal ; l’interprétation scénique délibérément volontaire a pu davantage désarçonner certains spectateurs possédant un avis très arrêté sur le personnage, mais la scène finale bouleversante a sans aucun doute balayé leurs réticences.

Interprète confirmé du rôle de Pelléas, , unique rescapé des représentations de l’an 2000, en maîtrise les pièges comme la complexité, à mi-chemin entre innocence et gravité. Golaud a beau répéter : « vous êtes des enfants », nous voyons qu’il n’en est rien. Sur le plan vocal, le baryton affiche une voix large et homogène, au timbre plein et à la maîtrise accomplie, qui annonce peut-être déjà un fascinant Golaud… campe justement un Golaud massif et sonore, d’autant plus convaincant à mesure qu’il cède à la colère et donne libre cours à sa violence. Sa prestation vocale est aussi valeureuse, en dépit de légers défauts d’intonation au premier acte. Il est redoutable pour un jeune chanteur de devoir endosser les habits d’Arkel, personnalisation de la sagesse ancestrale. Elève de , ne démérite pas : l’instrument est là, reste à en affiner la maîtrise. En Geneviève, nous offre en revanche un chant très contrôlé, tandis qu’ campe un ravissant Yniold, juvénile et mélodieux.

Crédit photographique : (Pelléas) & Karen Vourc’h (Mélisande) © François Berthon

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