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Procès de Jeanne d’Arc, procès toujours bien actuel du fanatisme

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Arthur Honegger (1892-1955) : Jeanne d’Arc au bûcher. Documentaire « Découvrir un opéra » : Jeanne d’Arc au bûcher. Conception, mise en scène, décors et costumes : Jean-Paul Scarpitta. Lumières : Urs Schönebaum. Avec : Sylvie Testud, Jeanne d’Arc ; Eric Ruf, Frère Dominique ; Mélanie Boisvert, la Vierge ; Isabelle Cals, Marguerite ; Marie-Nicole Lemieux, Catherine ; Éric Huchet, une Voix I, Porcus, Héraut I, le Clerc ; Nicolas Testé, une Voix II, Héraut II, un Paysan. Solistes et Chœur d’Enfants Opera Junior (chef de chœur : Valérie Sainte Agathe). Chœur de l’Opéra National de Montpellier LR (chef de chœur : Noëlle Geny). Chœur d’Angers Nantes Opéra (chef de chœur : Xavier Ribes). Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon, direction : Alain Altinoglu. Réalisation vidéo : Don Kent. 1 DVD Accord 442918-1. Code barre : 028944291810. Enregistré le 13 juillet 2006 à l’Opéra Berlioz / le Corum, Montpellier. Notices trilingues (français, anglais, allemand) excellentes (Arthur Honegger, Jean-Paul Scarpitta, Maxime Kaprielian). Sous-titrage en français (parties en latin uniquement), anglais, allemand. Zone 0. Durée : 2h 19’

 

Cela n’a pas dû être évident pour le talentueux réalisateur vidéo Don Kent de convertir en images, de manière optimale, ce sombre spectacle qui part de ténèbres profondes pour ne les quitter que rarement. Le DVD résultant nous offre ainsi idéalement la représentation du 13 juillet 2006 à l’Opéra Berlioz / le Corum de Montpellier, sous la direction inspirée d’. En fait, il s’agit d’une reprise d’une superbe production qui, lors du Festival de Montpellier 2005, avait reçu trois représentations sous la baguette d’Emmanuel Krivine, et de laquelle Maxime Kaprielian avait alors espéré une édition DVD. Souhait enfin exaucé !

Nous ne reviendrons pas sur la genèse mouvementée – brillamment évoquée par Maxime Kaprielian, et d’ailleurs justement reprise dans la notice du DVD – de ce célèbre oratorio d’, ainsi que sur son premier enregistrement en janvier 1943 à Bruxelles par . Finalement, il n’existe pas de version idéale de Jeanne d’Arc au bûcher, œuvre issue de la vieille et longue tradition des mystères médiévaux, et particulièrement exigeante à plus d’un titre : pour l’avoir autrefois chanté dans les chœurs, l’auteur de ces lignes peut certifier que ce pur chef-d’œuvre du XXe siècle est d’une grande difficulté d’exécution et de mise en place pour tous interprètes confondus, notamment par son mélange vraiment étonnant mais efficace de pages au modernisme d’intonation et de rythme redoutables (Jeanne d’Arc en flammes), au style proche du chant grégorien (l’Antienne du Roi qui va-t-à Rheims), du baroque avec cantus firmus (l’Âne dans Jeanne livrée aux bêtes), du classicisme (Les Rois ou l’invention du jeu de cartes) ou de mélodies populaires (le début du Roi qui va-t-à Rheims) voire enfantines (Trimâzo), ou même du jazz (Porcus dans Jeanne livrée aux bêtes).

Mais que dire des interprètes qui n’ait déjà été dit dans les chroniques précédentes ? Jeanne d’Arc, sacrifiée en martyre, symbolise la fin d’une époque d’obscurantisme dans lequel il est si facile de replonger par paresse ou manque de vigilance. s’est véritablement accaparé, dans toute sa richesse morale, le personnage de Jeanne, plus tout à fait adolescente, pas tout à fait adulte, mais d’une maturité exceptionnelle, d’une droiture, d’une honnêteté, d’une force, d’une spontanéité étonnamment inébranlables. En contraste, tout aussi admirable, campe un Frère Dominique magnifique d’intériorité, hiératique, en révolte et colère, d’autant plus intenses qu’elles sont contenues, vis-à-vis de ses confrères qui l’ont trahi, tout comme Jeanne a été trompée ; il n’en éprouve pour elle que plus de compassion, dans le sens premier du terme. Éric Huchet est à la fois irrésistible et effrayant en Porcus fat, hypocrite et suffisant qui prêterait à rire si son jugement borné et pipé n’avait les conséquences ignobles et atroces que l’on sait. Les voix du trio céleste Vierge – Catherine – Marguerite sont belles, mais on les aurait sans doute préférées plus pures, plus éthérées, moins affublées de ce vibrato si typique de bien des chanteuses d’opéra.

Les chœurs, qu’ils soient d’enfants ou d’adulte, sont irréprochables de clarté et de précision, et il est plus que réconfortant de constater que des orchestres de province ont encore bien des leçons de ferveur et d’enthousiasme à donner aux grandes phalanges parisiennes. Il est vrai que la baguette vraiment inspirée d’ (dont la ressemblance avec le tout jeune est troublante) y est très probablement pour quelque chose.

On acceptera sans trop de regret deux coupures dans le texte parlé : la première, très courte, dans la Ritournelle de la Scène IV Jeanne livrée aux bêtes, où Porcus s’exclame significativement « Assis ! assis ! quels idiots ! assis ! au nom du Diable ! » ; la seconde, plus longue mais ad libitum, dans la Scène VIII Le Roi qui va-t-à Rheims, où le sermon du Clerc est interrompu par deux Paysans et Perrot. Mais, d’un autre côté, pourquoi diable n’avoir sous-titré en français que les seules interventions en latin ? Au moins toutes les parties chorales sans exception, plus difficilement compréhensibles, auraient-elles dû recevoir une traduction complète, ce qui est d’ailleurs le cas, obligatoire il est vrai, pour les sous-titres en anglais et en allemand. Cela fait un peu bâclé…

Quant à la partie documentaire du DVD, « Découvrir un opéra », d’une soixantaine de minutes, elle est plutôt « inane et vide », contrairement à l’interprétation exhaustive de l’oratorio, puisqu’elle propose des commentaires relativement courts, banalités et évidences, des principaux protagonistes, avec à l’appui une rediffusion telle quelle d’au moins la moitié de l’œuvre… Le seul intérêt – et il est de taille ! – réside en la diffusion de films d’archive muets en noir et blanc où l’on voit notamment Honegger en plein processus de composition au piano, puis à la direction d’un orchestre, et enfin avec Claudel lors d’une réception ; mais l’ensemble ne dure que 1’15 !…

L’opportunité aurait vraiment été idéale, impérieuse et à la hauteur de l’interprétation, d’avoir plutôt, en bonus, le magnifique documentaire sur Arthur Honegger réalisé par Georges Rouquier en 1955 (avec Jacques Demy comme premier assistant), peu de temps avant le décès du compositeur, qui reçut le Premier Prix du Film d’Art à Venise en 1957, et que ARTE a d’ailleurs diffusé il y a plusieurs années. Mais voilà, occasion évidemment ratée, hélas !…

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Arthur Honegger (1892-1955) : Jeanne d’Arc au bûcher. Documentaire « Découvrir un opéra » : Jeanne d’Arc au bûcher. Conception, mise en scène, décors et costumes : Jean-Paul Scarpitta. Lumières : Urs Schönebaum. Avec : Sylvie Testud, Jeanne d’Arc ; Eric Ruf, Frère Dominique ; Mélanie Boisvert, la Vierge ; Isabelle Cals, Marguerite ; Marie-Nicole Lemieux, Catherine ; Éric Huchet, une Voix I, Porcus, Héraut I, le Clerc ; Nicolas Testé, une Voix II, Héraut II, un Paysan. Solistes et Chœur d’Enfants Opera Junior (chef de chœur : Valérie Sainte Agathe). Chœur de l’Opéra National de Montpellier LR (chef de chœur : Noëlle Geny). Chœur d’Angers Nantes Opéra (chef de chœur : Xavier Ribes). Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon, direction : Alain Altinoglu. Réalisation vidéo : Don Kent. 1 DVD Accord 442918-1. Code barre : 028944291810. Enregistré le 13 juillet 2006 à l’Opéra Berlioz / le Corum, Montpellier. Notices trilingues (français, anglais, allemand) excellentes (Arthur Honegger, Jean-Paul Scarpitta, Maxime Kaprielian). Sous-titrage en français (parties en latin uniquement), anglais, allemand. Zone 0. Durée : 2h 19’

 
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