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Un « Vrai Faust » à Orange, enfin!

Festivals, La Scène, Opéra

Orange. Théâtre Antique. 02-VIII-2008. Charles Gounod (1818-1893) : Faust : Opéra en un prologue et quatre actes. Livret de Jules Barbier et Michel Carré, d’après Gœthe. Mise en scène, scénographie : Nicolas Joel ; Costumes : Gérard Audier ; Lumières : Vinicio Cheli. Inva Mula : Margueritte ; Marie-Nicole Lemieux : Dame Marthe ; Roberto Alagna : Faust ; René Pape : Mephistophélès ; Jean-François Lapointe : Valentin ; Xavier Mas : Siebel ; Nicolas Teste : Wagner. Chœurs de l’Opèra-Théâtre d’Avignon et des pays de Vaucluse, chef de chœurs : Aurore Marchand ; Chœurs de l’Opéra de Nice, chef de chœurs : Giulio Magnani ; Chœurs de l’Opéra de Toulon-Provence-Méditerranée, chef de chœurs : Catherine Allignon ; Chœurs du Théâtre du Capitole de Toulouse, chef de chœurs : Patrick Marie Aubert ; Ensemble Vocal des Chorégies d’Orange ; Coordination chorale : Patrick Marie Aubert ; Orchestre Philharmonique de Radio France ; Direction : Michel Plasson.

Chorégies d’Orange 2008

Cette production était attendue. On peut même se demander comment il a fallu attendre si longtemps pour entendre en France, l’un des opéras les plus populaires au monde, chanté par le ténor français le plus doué depuis longtemps. Faust en effet, et c’est un véritable scandale, n’a été chanté par qu’en 1994, pour sa prise de rôle, à Montpellier. C’est bien là le scandaleux comportement de notre pays qui ne veut pas reconnaître le talent de ses artistes.

Pour l’opéra, souvenons nous de Régine Crespin et Georges Prêtre…

Mais trêve… et acceptons que la jalousie et de la médiocrité dominent parfois le monde de l’opéra en France quand il s’agit des artistes français. Contre tout ceux-là nous avons enfin un Faust complet, le dernier ayant été . Comment accepter que des étrangers ne comprenant le français que phonétiquement soient, même avec une voix idéale, de véritables Faust ??? Depuis quand l’opéra n’est que voix ? À ce compte-là pourquoi ne pas accepter comme Faust Jussi Bjorling pour le contre-ut ou Franco Corelli pour la beauté vocale et la vaillance en renonçant aux mots.

Ce soir, en tous cas, il s’agissait de tout autre chose.

Le prélude, admirablement dirigé par à la tête de l’, est une merveille de musicalité, de finesse et de classe. Nuances subtiles, couleurs idéales, phrasé évident, tout y est avec un orchestre des grands soirs. Difficile de diriger mieux cette partition.

Tout est limpide, dès l’entrée en scène de , en vieillard tremblant et à la voix ternie, il EST Faust. Tous les mots, même dans leur touchante faiblesse, sont là. Quelle diction ! Et le naturel de ce dire n’a tout simplement aucun équivalent dans l’histoire du chant. Donc dès les premières mesures nous savons que tenons un Faust français qui se tient et approche l’idéal. Cette classe, ce naturel, qui d’autre les possèdent ? Le timbre est assombri et manque de brillant pour «faire vieux». Mais quelle beauté ! Et le filtre bu le ténor retrouve sa vraie voix, au timbre somptueux. L’aisance vocale est égale à l’aisance scénique d’un Roberto Alagna aminci. Il arrive même à quitter la scène du prologue en réalisant une roue… Tout au long de l’ouvrage il gardera ce coté impétueux et léger du séducteur inconséquent. Le seul petit regret est pour certains, un manque de vaillance, mais avec le mistral très pénible qui soufflait et qui était très dangereux, et l’entourage particulièrement musical qu’il avait autour de lui, qu’aurait bien pu apporter la vaillance ? D’ailleurs Faust n’est pas un héros, plutôt un antihéros voir une marionnette dans les mains du destin par l’entremise de Méphistophélès; seul son attachement à Margueritte semble le mouvoir. Le reste de la distribution, en majorité francophone, est au même niveau de respect de la musique et du texte.

Par ordre d’entrée en scène est un diable parfaitement adapté à ce Faust là. La voix est magnifique, une vraie voix de basse très timbrée et la diction est très correcte sans accent gênant. Le personnage est sympathique, simple et très convaincant. Lui non plus ne cherche pas à faire du son mais à faire de la musique. Cette sobriété est très payante et l’acteur comme Alagna est virtuose.

Ce ne sera pas le choix fait pour les chœurs. Extrêmement nombreux, ils ne feront que du son sans texte vraiment compréhensible. Une telle réunion de chœurs français pour si peu de texte est proche du gâchis. Quel est donc ce chef de chant qui a oublié de dire à ses choristes que pour être entendu un chanteur doit DIRE davantage son texte et non chanter le plus fort possible ? Toutes les interventions chorales souffriront de ce parti pris. On aime ou l’on n’aime pas… mais la musique aime le texte à l’opéra que je sache…

Nicolas Teste est un Wagner excellent, belle voix, bel acteur, le personnage est bien campé.

est d’emblée un Valentin d’exception et aux saluts le public le lui fera savoir. Très jeune, sans ce côté un peu pompeux que les plus grands lui donnent, il est un jeune homme sympathique qui veut bien faire mais manque de pensée personnelle empêtré dans les conventions sociales. La voix est magnifique, le musicien subtil. Airs, ensembles, grand concertato, il sera parfaitement présent chaque fois. Le timbre est juvénile, sonore et émouvant. Sa mort a été un grand moment d’émotion.

Siebel est confié à un ténor, . La voix est agréable et passe bien même avec le mistral. Invalide dans cette mise en scène en raison d’une jambe folle, on comprend d’emblée pourquoi il a été exempté. Ce n’est pas seulement sa jeunesse qui l’empêche de partir à la guerre. Handicapé il est une sorte de souffre douleur dont on se moque et qui est jeté à terre très souvent. Sa fidélité à Margueritte n’en est que plus touchante car ils développent une relation humaine égale et respectueuse, partageant la douleur du rejet social. Ce choix d’une voix de ténor, qui est assez rare mais pas exceptionnel, est intéressant pourtant le timbre de soprano ou de mezzo est plus repérable dans les ensembles. L’air en lui-même n’en souffre pas du tout.

est très investie dans le rôle de Margueritte. Ses efforts louables pour les rôles français sont connus (Margared et Antonia). Sa Margueritte est très assortie au Faust lyrique d’Alagna. Bien chantante, toute de nuances et de délicatesse, leur duo lors de la kermesse est finement chanté et joué, et on sait l’importance de ce moment dans l’évocation de la naissance de leur amour dans la scène finale. Dans l’acte du jardin, elle est exubérante, joyeuse et vive. L’air des bijoux est un moment somptueux : phrasé, trilles, vocalises sont parfaitement en place mais en plus elle fait d’agréables nuances et dit le texte avec esprit, ce qui est une sorte de défi ! Lors des duos avec Faust le mariage des timbres fonctionne bien et l’entente musicale est très forte. Assurément les deux chanteurs aiment cette musique et s’écoutent avec attention. L’évolution du personnage de Margueritte sera discrètement perceptible, mais le choix fait par est une rupture après la mort de Valentin plutôt qu’une évolution progressive. L’air de la chambre et la scène de l’église sont très admirablement rendus. À noter la parfaite intervention de en diable qui se sert de la religion pour détruire la pauvre fille en se mettant lui-même à l’orgue. Il faut dire encore qu’elle tire admirablement profit de la direction de qui offre aux chanteurs une liberté de tempo assez extraordinaire. Le moment le plus émouvant de son rôle sera cet air de la chambre si rare et si beau. Refusant de lutter contre le vent elle garde son délicat lyrisme et son goût pour les sons pianos et la délicatesse du phrasé. L’ampleur vocale sera présente au final dans lequel elle domine.

La Dame Marthe de est un luxe finalement indispensable. Elle aussi comprend parfaitement le texte et campe le personnage attendu d’une commère à la fois sensible et calculatrice qui a un humour «endiablé». Le quatuor du jardin est un moment absolument irrésistible. La voix est magnifique de timbre et d’ampleur. L’art du chant est bien connu chez cette parfaite interprète d’Orlando.

La direction de Michel Plasson est plus audacieuse qu’il n’y paraît. Il connaît parfaitement cette partition qu’il chante tout du long. Allongeant les tempi il demande aux chanteurs des réserves de souffle incroyables. Mais à ce compte, la richesse de la partition est manifeste. L’Orchestre de Radio France répond à la perfection à ses propositions et semble se surpasser. Le seul qui semble avoir souffert de la direction «libre» de Michel Plasson semble être Roberto Alagna qui dans son air fameux «salut demeure chaste et pure» osera des alanguissements extraordinaires mais au prix d’un manque de rigueur et de vigueur dans l’attaque du contre-ut. Mal négocié il sera désagréable, voir laid mais heureusement sans rupture de la ligne mélodique. Peut-on lui en vouloir pour une vilaine note d’un soir dans un rôle que partout ailleurs il chante et joue magnifiquement ? Le public l’a fêté et il a salué plus modestement qu’à son habitude.

La mise en scène de Nicolas Jœl s’appuie sur un décor unique qui mérite qu’on s’y arrête.

Un magnifique orgue, à la Cavallié-Coll, absolument gigantesque occupe presque toute la largeur de la scène. Très peu d’autres éléments seront rajoutés, un grand livre avec enluminures pour le prologue, des tonneaux pour la taverne, un banc pour le jardin, un trône massif pour la nuit de Walpurgis, le cercueil de l’enfant pour la scène de la prison. Cette utilisation de l’instrument de la propagande de la religion, à la fois instrument impressionnant les fidèles, capable de les subjuguer mais aussi capable de les guider dans les cantiques, représente la force de la religion. L’orgue est présent en permanence. Gounod souffrait terriblement de sa relation à la religion, qui était tout sauf pacifique. Pendant la composition de Faust, Gounod a vécu une décompensation psychiatrique nécessitant une hospitalisation. La présence écrasante de l’orgue impose l’idée de la soumission de tous, le compositeur comme ses personnages, à la culpabilité engendrée par la religion, création humaine pouvant servir à maintenir un ordre exagérément répressif. Faust savant vieilli n’arrive pas à s’en distancier autrement qu’en la reniant. Puis, en jeune homme ivre de jouissance, il sera perdu par la chute de celle qu’il aime et qu’il veut sauver. Margueritte, jeune fille, puis jeune femme heureuse voulant simplement vivre son amour, est manipulée pas la société qui la rejette, puis le réconfort de la religion lui est refusé par Mephistophélès (justement jouant lui même de l’orgue), enfin la malédiction de Valentin lui retire son dernier soutien et la conduit à perdre toute raison. Le chœur final n’est pas dans cette mise en scène un chœur céleste, mais bien humain avec les citadins qui apportent un lys blanc à la Sainte suppliciée. Très belle image finale que cette levée de lys blancs entourant Sainte Margueritte attachée sur le mur de son supplice (dos du trône de Mephistophélès). Les costumes superbes suggèrent l’époque de la création de l’ouvrage agrémentés de références des campagnes allemandes pour la Kermesse.

Un très beau spectacle donc qui a eu un grand succès. Merci aux Chorégies d’offrir, enfin, un Faust proche d’un idéal accord entre texte et musique, grâce à un titulaire idiomatique parfaitement entouré. Un Faust offert au plus grand nombre, amplifié par la diffusion télé et radiophonique rattrapant 14 ans d’attente.

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