Banniere-ClefsResmu-ok

Les territoires de l’ombre à Royaumont

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Royaumont, abbaye. 13-IX-2008. Jérôme Combier (né en 1971) : Manière noire pour ensemble (création mondiale) ; Bertrand Dubedout (né en 1958) : Respiration de Bouddah, Austérités ardentes extrait de Nara pour support audio ; Salvatore Sciarrino (né en 1947) : Lo spazio inverso pour flûte, clarinette, célesta, violon et violoncelle ; Pierre Boulez (né en 1925) : Dialogue de l’ombre double version pour saxophone et électronique  ; Gilles Schuehmacher (né en 1977) : D’après Couperin ; Noriko Baba (né en 1972) : Bonbori pour flûte, clarinette, guitare, alto, violoncelle (création mondiale). Sébastien Naves, son ; Pierre Nouvel, scénographie ; Bertrand Couderc, mise en lumière. Ensemble Cairn : Cédric Jullion, flûte ; Ayumi Mori, clarinette ; Jérôme Laran, saxophone ; Marie Langlet, guitare ; Caroline Cren, piano ; Julien Boutin, violon ; Erwan Richard, alto ; Jérémie Maillard, violoncelle

Cristobal de Morales (1500-1553) : Leçons de ténèbres – Office du Samedi Saint. Ensemble Doulce Mémoire : Véronique Bourin, soprano ; Philippe Barth, alto ; Cenek Svoboda, Xavier Olagne, ténors ; Jean-Luc Rayon, baryton ; Marc Busnel, Philippe Roche, basse ; Jérémie Papasergio, Elsa Frank, Francis Mercet, Guillaume Bunel, flûtes, doulçaines, Denis Raisin Dadre, flûtes, doulçaines et direction

Avant les « leçons de ténèbres » chantées aux alentours de minuit selon l’ordonnance du cycle des Heures, le réfectoire des moines de l’abbaye de Royaumont plongé dans l’obscurité ce Samedi 13 Septembre accueillait un concert/création tant sonore que scénique liant très intimement le parcours musical de l’ à la création lumineuse de Bertrand Couders. Pour cet éloge de l’ombre, les compositeurs et Gilles Schuehmacher s’étaient inspirés des Leçons de ténèbres de dans deux pièces très brèves (4’) détournant à leur manière – subtile et délicate pour Magie noire de Combier – l’écriture du maître prise comme matériau de base de leur composition. S’il était difficile de capter de tels instantanés donnés ici en création, les deux extraits de Nara pour support audio de , qui s’enchaînaient sans rupture dans un temps très étiré (celui du rituel bouddhique), leur donnaient après coup une aura très singulière. Lo spazio inverso de réclamait également une écoute particulièrement attentive tendue vers ces fines textures attachées au timbre et au souffle que perturbait parfois un éclat sonore et lumineux comme « un îlot palpitant sur des lacs de silence ».

Surgissant de l’ombre, c’est le saxophone véloce de Jérôme Laran (se substituant à la clarinette originelle) qui dialoguait avec son double dans la pièce désormais célèbre de . Dans cette alternance/surimpression de sources acoustiques et enregistrées exploitant les allures cinétiques du dialogue, la qualité plus réverbérante du saxophone (transcription de Vincent David) conférait aux sonorités projetées dans l’espace des moirures très séduisantes. Pour terminer, Bonbori (en japonais « lanterne faite de papier ») une pièce d’ombre et de pénombre de la compositrice japonaise Noriko Baba, était jouée par l’ dans le cube lumineux conçu par Valère Terrier pour estomper les contours. Musique de « silence à peine rompue », cette pièce semblait s’engager dans la voie d’un « arte povera » du geste instrumental dégageant une atmosphère tout à la fois étrange et envoûtante.

La soirée se prolongeait, tard dans la nuit, par les Leçons de ténèbres de , une œuvre alternant la psalmodie grégorienne de l’office du Samedi saint avec les versets polyphoniques du maître espagnol atteignant, en ce milieu du XVIe siècle, les sommets de ce que l’on nommera à l’époque « Ars perfecta ». Pour ces pièces essentiellement vocales, les cinq chanteurs de l’ensemble Douce mémoire fédérés par le « tactus » serein de étaient très discrètement doublés par les flûtes et les doulçaines qui soutenaient la conduite d’une écriture très savante tout en conférant au timbre vocal une suavité toute particulière. L’éclairage en bordure de scène rappelait le rituel de l’office des ténèbres selon lequel treize cierges sont progressivement éteints sauf le dernier symbolisant la solitude et l’agonie du Christ. Et c’est le strepitum, une forte déflagration évoquant le tremblement de terre et la confusion qui suivit la mort du Christ, qui venait brutalement rompre le silence après le miserere et arracher l’auditoire à cette atmosphère recueillie autant que méditative dans laquelle l’euphonie des cinq voix magnifiquement dosées l’avait plongé.

Crédit photographique : © DR ; Denis Raisin-Dadre © Fabrice Maître

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.