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La déferlante direction de Kazushi Ono

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Genève, Victoria Hall. 24-X-2008. Carl Maria von Weber (1786-1826) : Der Freischütz, ouverture. Piotr Illitch Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonie n° 5 en mi mineur op. 64. Orchestre de la Suisse Romande, direction : Kazushi Ono.

L’affiche affirme : Concert extraordinaire à l’occasion de la Journée des Nations Unies. Elle ne croyait pas si bien dire. Le concert fut extraordinaire. Non pas tant pour cet anniversaire mais plus encore pour la performance musicale de l’ devant le parterre des hauts fonctionnaires internationaux en poste à Genève.

Après une honnête entrée en matière avec l’ouverture du Freischütz (étrange choix que de programmer une œuvre au titre aussi évocateur que «Le Franc-Tireur» pour la célébration d’institutions qui se veulent rassembleuses !), on pense se diriger vers une soirée de musique romantique conventionnelle. Avec un Orchestre de la Suisse Romande en plein dans les prestations de cet opéra à quelques pas de l’enceinte du Victoria Hall de Genève, difficile d’imaginer une musique différente que celle que cet ensemble offre pendant les représentations du Grand Théâtre.

Pourtant, dès le début de la Symphonie n°5 de Tchaïkovski, l’atmosphère qui entoure l’orchestre laisse appréhender qu’il se passe quelque chose au sein des musiciens. Cet indicible «quelque chose» qui fait qu’un courant s’établit entre la musique, ses interprètes et ses auditeurs. On retient son souffle pour peu à peu respirer au rythme de l’orchestre, de la musique, de la formidable impulsion imprimée par la direction de . Comme un aigle noir fondant sur une proie, comme une vague déferlante, le chef japonais, les bras écartés, semble couvrir tout l’orchestre. Planté sur ses jambes, comme ancré à son podium, sa baguette vibre entre ses doigts, exprimant on ne sait quelles autres intentions que celles de prendre la musique à son compte pour lui redonner le luxe de ses harmonies et de ses climats. Parce que des climats, cette symphonie en possède.

S’appuyant sur les notes tragiques de la clarinette, reprises par de noires contrebasses, révèle la marche funèbre, une marche inexorable qu’il peint d’ambiances sombres. Puis, coupé d’un angoissant silence, les violons martèlent la mesure, comme le pas hésitant de chevaux, pour soudain s’envoler dans un immense élan de tout l’orchestre. Un premier mouvement enlevé avec une énergie débordante. Et l’Orchestre de la Suisse Romande de jouer le jeu à fond. Il se gave de la musique glorieuse que la direction de lui suggère. Passant avec une extrême sensibilité des forte aux pianissimo pour revenir aux tutti de l’orchestre, le chef raconte sa musique.

Dans le second mouvement, la musique du chef japonais transporte le public dans des paysages de premiers printemps campagnards tant son approche est empreinte de légèreté et d’évanescence. Des violons superbes qui dérivent vers le déferlement de tout l’orchestre brusquement cassé net pour revenir dans une nostalgie envahissante. Avec une musicalité débordante, Kazushi Ono dose les pupitres de l’orchestre pour ne jamais perdre la mélodie. Au terme de ce second mouvement, une partie du public, un peu par ignorance et beaucoup par enthousiasme, ne peut retenir ses applaudissements.

La valse admirablement rythmée par un Orchestre de la Suisse Romande conquérant au sein duquel on entrevoit des sourires de contentement sur le visage de certains musiciens. Dans l’orchestre, comme dans le public, on balance au rythme de la musique. Comme libérée de l’oppressante nostalgie des deux premiers mouvements, la musique de Tchaïkovski pousse chacun vers l’insouciance.

Jusqu’à l’ultime mouvement qui retrouve sa noirceur sublime. Poussant l’Orchestre de la Suisse Romande dans ses derniers retranchements, Kazushi Ono ne ménage pas son dynamisme pour en tirer un incroyable déferlement d’énergie pour un final explosif. Conservant toutefois une formidable maîtrise des pupitres, il ne tombe jamais dans l’excès sonore, gardant pour les ultimes mesures la dignité affichée du glorieux cortège final.

Un final salué par des applaudissements nourris. Et par la mine réjouie des musiciens de l’Orchestre de la Suisse Romande qui, grâce à l’intelligence, à la musicalité, à la souplesse et à l’autorité de Kazushi Ono, se rendaient compte qu’ils venaient de donner l’un de leurs meilleurs concerts depuis fort longtemps.

Crédit photographique : © Orchestre de la Suisse Romande

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