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Così expressionniste

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Paris, Théâtre des Champs-Elysées. 12-XI-2008. Wolfang Amadeus Mozart (1756-1791) : Così fan tutte, opéra en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène : Eric Génovèse ; costumes : Luisa Spinatelli ; décors : Jacques Gabel ; lumières : Olivier Tessier. Avec : Veronica Cangemi, Fiordiligi ; Rinat Shaham, Dorabella ; Jaël Azzaretti, Despina ; Paolo Fanale, Ferrando ; Luca Pisaroni, Guglielmo ; Pietro Spagnoli, Don Alfonso. Chœur du Théâtre des Champs-Elysées (chef de chœur : Emmanuel Trenque), Ensemble Matheus, direction : Jean-Christophe Spinosi.

Così fan tutte

Un Così expressionniste. Oubliez les lectures sages, galantes, poétiques. ne craint pas l’abus du forte jusqu’à couvrir les solistes – un écueil pourtant rare dans Così. Plus à même de traduire la virtuosité quasi gratuite de Vivaldi, l’ semble hors de propos chez Mozart. Du génie de Salzbourg il manque l’esprit, la mélancolie. Les timbales sont agressives, les cuivres maladroits, les violons manquent totalement de moëlleux, seuls hautbois et clarinettes inspirés réconcilient avec l’ensemble. Les tempi sont souvent trop raides, et les chanteurs peinent alors à suivre, ou bien fort lents, ce qui marque intelligemment les cinq accords sur « Co-si-fan-tut-te » mais donne un « Per pietà » à mourir d’ennui, d’autant qu’il est fort mal chanté. Le « Bella vita militar » est hurlé, tant par le chœur que par l’ensemble, ce qui peut se comprendre pour un ensemble chanté par des soldats mais il faut alors accepter de faire le deuil d’une conception hédoniste de cette musique raffinée pour admettre que, sur le plan rhétorique, l’effet est atteint. Cette production sort de la conception de Così fan tutte tel un conte philosophique (c’était notamment le propos des époux Herrmann, dont la production est disponible en DVD), cette conception d’une parenthèse qu’est la tromperie, entre le début et la fin où les couples sont les bons. Au contraire, ici tout est réaliste. Don Alfonso est l’inquiétant maître d’œuvre de la machination : il paye des villageois pour chanter le « Bella vita militar » dont il distribue la partition – Génovèse répond ainsi à une question pratique : pourquoi des femmes chantent-elles cet air militaire ? Le vieil Alfonso donne ses ordres aux techniciens qui viennent changer à vue les décors où envoie au chef un signal pour que celui-ci fasse taire l’orchestre, une fois qu’il a terminé sa tirade. La direction d’acteurs fourmille de bonne idées et traduit par exemple merveilleusement la gêne qui saisit les quatre jeunes gens livrés à eux-mêmes, une fois Alfonso et Despina partis (II, 5). C’est XVIIIe et pourtant ce n’est pas galant mais expressionniste. On se jette beaucoup à terre, la gestuelle est moderne. Le réalisme affiché est aussi celui de la production. Così fan tutte se déroule au XVIIIe, ce qui se traduit dans les costumes bien sûr, mais aussi dans des décors soignés, aux couleurs pastels très XVIIIe et évoquant joliment la campagne italienne. Eric Génovèse souligne l’artificialité de la fin – la leçon de morale optimiste gaiment chantée en sextuor (« Fortunato, l’uom que prende… ») après la triste tombée des masques – en montrant le fond de scène, la cage sans décor. Il montre l’univers du jeu, la pièce de théâtre montée par Alfonso, mais sans la noirceur de la vision de Chéreau : il ne s’agit pas de quatre tentateurs contre les deux jeunes filles : Despina agit par nécessité et les deux garçons sont trompés et brisés dans leur idéal optimiste, aussi bien que leurs fiancées.

On regrette que cette belle production soit desservie par une distribution inégale. Les deux sœurs sont ne sont pas du niveau attendu. Elles semblent se livrer au concours du plus gros vibrato. n’a plus l’âge ni l’agilité de Fiordiligi, et, même s’il est compréhensiblede de peiner à un bout comme à l’autre du grand ambitus de Fiordiligi, ne le rachète pas par un médium bien sec. est un peu mieux en place, même si le timbre n’est pas des plus sensuels et que la voix bouge trop dans le « E amore un ladroncello ». en revanche fait une belle prise de rôle et vient donner vie et jeunesse aux trios féminins où l’on ne croit pas un instant que les sœurs ont quinze ans. Paolo Fanale remplit son contrat, chante toutes les notes, mais son Ferrando quasi vériste est-il vraiment de Mozart ? Le style est l’apanage des seuls barytons : tout d’abord, Guglielmo baravache qui traduit à merveille l’hésitation du personnage entre amitié et rivalité pour Ferrando, voix superbement timbrée et phrasés superbes. ensuite, Alfonso machiavélique à la diction évidente et à la classe inégalée.

Crédit photographique : (Guglielmo) & Paolo Fanale (Ferrando) © Alvaro Yañez

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Paris, Théâtre des Champs-Elysées. 12-XI-2008. Wolfang Amadeus Mozart (1756-1791) : Così fan tutte, opéra en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène : Eric Génovèse ; costumes : Luisa Spinatelli ; décors : Jacques Gabel ; lumières : Olivier Tessier. Avec : Veronica Cangemi, Fiordiligi ; Rinat Shaham, Dorabella ; Jaël Azzaretti, Despina ; Paolo Fanale, Ferrando ; Luca Pisaroni, Guglielmo ; Pietro Spagnoli, Don Alfonso. Chœur du Théâtre des Champs-Elysées (chef de chœur : Emmanuel Trenque), Ensemble Matheus, direction : Jean-Christophe Spinosi.

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