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François Dupeyron installe l’émotion chez les nazis

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Genève. Bâtiment des Forces Motrices. 08-V-2009. Conversations à Rechlin, scènes musicales en 1 acte, sur un texte de François Dupeyron d’après le roman Chemin Venel de Martine Chevalier. Musiques de Franz Schubert (1797-1828), Robert Schumann (1810-1856) et Hugo Wolf (1860-1903). Mise en scène : François Dupeyron. Décors : Gilles Lambert. Costumes : Carmel Peritore. Lumières : André Diot. Son : André Serré. Avec Marie-Claude Chappuis, La Chanteuse ; Inna Petcheniouk, La Pianiste ; Nicolas Brieger, L’Officier.

Conversations à Rechlin : une austère pièce aux murs de bois. Au centre, un piano à queue. Une chaise à accoudoir, une petite armoire, un guéridon. Plongé dans une pâle lumière, la chanteuse psalmodie quelques vocalises.

Soudain, la pianiste surgit, la rejoint et l’enlace avec la passion du désespoir. Les deux femmes, vêtues des sinistres habits rayés des prisonnières des camps nazis tremblent de peur et de l’envahissante tristesse du lieu. Elles ont demandé un entretien au commandant du camp. Un étrange marché se conclut alors entre l’officier et les deux femmes à l’issue duquel elles bénéficieront de meilleures conditions de détention, si elles lui offrent un Lied, chaque jour à heure fixe. Au fil de ces «récitals», ces trois êtres aux espoirs antagonistes vont trouver, à travers la musique, un moyen de communiquer et de traduire leurs sentiments.

Servant de trame à ce spectacle, un épisode du roman de l’écrivaine genevoise Martine Chevalier. Elle y retrace la terrible aventure humaine d’une femme passionnée d’art lyrique qui, lors d’une tournée en Allemagne, voit son accompagnatrice arrêtée par la Gestapo. Elle décide alors de la suivre dans le camp de travail de Rechlin d’où elles ne sortiront qu’à la fin de la Guerre. (à qui on doit le superbe film La chambre des officiers) s’est attaché à l’adaptation théâtrale de cet événement de la dernière guerre avec des dialogues d’une finesse et d’une poésie tragique admirables.

Dans sa mise en scène, il alterne le jeu des pénombres successives et du vrombissement des avions, au chant d’une , touchant aux sommets de l’émotion. Dès les premiers instants, la complicité scénique des trois protagonistes est évidente. Entre l’intimité des deux femmes et la toute puissance de l’officier, maître de la destinée de ses prisonnières, un fossé semble infranchissable.

Puis, avec le poids des mots, l’harmonie des musiques, en d’infinies et subtiles touches théâtrales, le climat se détend peu à peu pour atteindre une insolite complicité où les paroles, si elles ne sont pas expressément dites, jaillissent de l’âme des protagonistes.

Admirablement investis dans la souffrance et l’humanité, les trois acteurs font triompher une émotion qu’on imagine peu dans un camp de travail nazi. Une émotion qui émerge de la voix retenue d’un , superbe officier empreint de son éducation aristocratique.

Alors que, depuis des années, il était passé avec succès de l’autre côté du miroir en offrant des mises en scène dont Genève se souvient (son extraordinaire Lady Macbeth of Mzensk en 2001, repris en 2006 et de son magique Galilée montré en 2005), Brieger revient à ses anciennes amours d’acteur pour s’introduire admirablement dans la peau de ce bourreau malgré lui. Toute aussi formidable, la pianiste transcende Schubert jusqu’à l’extase par la légèreté et la musicalité de son toucher. Imprimant une intensité extraordinaire à la musique, elle semble vivre la réalité de cette fiction.

Mais, l’admiration du théâtre va vers la mezzo fribourgeoise dont le chant sublime les Lieder de Schubert, Schumann ou Wolf. La jeune femme est constamment sur le fil du rasoir, déchirant son âme pour la musique. Bouleversante d’un bout à l’autre du spectacle, elle s’offre à son chant avec une générosité artistique peu commune.

L’émotion est à son comble quand, dans un dernier Heidenröslein de Schubert chanté a capella, elle laisse les mots du poème de Gœthe envahir son chant pour terminer dans ses sanglots d’un ultime adieu à cet officier, qu’elle a failli aimer pour lui-même. Une émotion qui submerge chacun longtemps après que la mezzo a prononcé ses dernières paroles.

Comme s’il était indécent de rompre le silence qui tombe sur la fin de cet extraordinaire spectacle.

Crédit photographique : (L’Officier), (La Pianiste), Marie-Claude Chappuis (La Chanteuse) © GTG/Magali Dougados

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Genève. Bâtiment des Forces Motrices. 08-V-2009. Conversations à Rechlin, scènes musicales en 1 acte, sur un texte de François Dupeyron d’après le roman Chemin Venel de Martine Chevalier. Musiques de Franz Schubert (1797-1828), Robert Schumann (1810-1856) et Hugo Wolf (1860-1903). Mise en scène : François Dupeyron. Décors : Gilles Lambert. Costumes : Carmel Peritore. Lumières : André Diot. Son : André Serré. Avec Marie-Claude Chappuis, La Chanteuse ; Inna Petcheniouk, La Pianiste ; Nicolas Brieger, L’Officier.

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