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Don Giovanni, l’enchanteur machiste

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Avenches. Arènes. 03-VII-2009. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène, décors et costumes : Giancarlo Del Monaco. Lumières : Wolfgang von Zoubeck. Avec : Nicola Ulivieri, Don Giovanni ; Erika Grimaldi, Donna Anna ; Juan José Lopera, Don Ottavio ; Francesco Ellero D’Artegna, Il Commendatore ; Géraldine Chauvet, Donna Elvira ; Andrea Concetti, Leporello ; Francesco Verna, Masetto ; Brigitte Hool, Zerlina. Riccardo Marsano, piano continuo. Chœur et Orchestre du Festival (chef de chœur : Pascal Meyer), direction musicale : Gianluca Martinenghi

Un plan incliné sur lequel est peint le visage de Mozart, c’est tout le décor de cette production du Don Giovanni. Va-t-on se diriger vers une autre de ces mises en scène faussement psychologiques, où l’accessoire, le meuble, est considéré comme un parasite de l’œuvre ? C’est sans compter sur le talent de direction d’acteurs du metteur en scène italien . Favorisant l’aspect giocoso de l’opéra de Mozart, il construit un spectacle plein d’humour et de trouvailles comiques. Son Don Giovanni est bien loin du noble chevalier du mythe mozartien. Lunettes noires collées au visage, en jeans, T-shirt noir aux armes de groupe de musique punk, le cheveu en bataille, Don Giovanni est un loubard de quartier populaire constamment flanqué de son suiveur de Leporello, issu de la même espèce d’individu. Usant de son charme naturel, le Don Giovanni de séduit ses conquêtes avec une violence machiste effrontée. Donna Anna, Donna Elvira et Zerlina subissent les assauts du séducteur sans que celui-ci ne démontre aucun sentiment amoureux à leur égard. Un choix peut-être extrême du metteur en scène italien mais dont il tire les ficelles avec un indéniable talent de conteur. Avec lui, pas besoin d’avoir le nez collé aux surtitres pour comprendre l’intrigue. Il raconte.

Au premier plan de la réussite de ce spectacle, les deux protagonistes principaux Don Giovanni () et Leporello (Andrea Concetto) forment un couple d’une rare complicité scénique. Les voir se taquiner, se bousculer, se poursuivre, se toucher, se battre rappelle la truculence des «ritals» comme Cavada les a décrits, comme la folie des Vittorio Gassman et Ugo Tognazzi dans les films italiens des années cinquante. Ils sont sympathiques et vulgaires à la fois. Vocalement, noyés dans une italianité débordante, l’un et l’autre sont admirables. Avec sa voix au léger grain, le baryton porte superbement les mots du rôle. Son homogénéité vocale, sa parfaite préparation, sa connaissance du texte dans l’intelligence de l’interprétation, sa diction claire, des qualités qui en font certainement le Don Giovanni du moment. A ses côtés, la basse #Andrea Concetti (Leporello) se démène comme un beau diable. Véritable bête de scène, jamais il ne se ménage. Combien de culbutes, de sauts, de chutes, il offre dans son interprétation explosive du valet sans se départir d’une vocalité magnifique. Qu’il chante au haut du décor, aux abords de l’orchestre ou au milieu du public, son extrême musicalité fait merveille. Toujours impeccablement contrôlée, sa voix domine l’orchestre avec une émission vocale parfaite. Fascinant artiste, on ne lasse pas de ces facéties et ses belles interventions rendent hommage à la partition mozartienne. Si le Masetto de Francesco Verna apparaît plus pâlot, l’ingratitude du rôle n’est certainement pas totalement étrangère à cette impression. Il n’en est pas de même avec le personnage de Don Ottavio. Si déjà en septembre 2006, lors des représentations genevoises du Così fan Tutte le ténor Colombien Juan José Lopera peinait à convaincre vocalement, il montre ici un déclin certain. S’il conserve la justesse du diapason, l’étrangeté et l’ampleur du vibrato, le placement incertain de la voix, rendent son émission vocale dérangeante pour l’auditeur.

Si la mise en scène de Giancarlo Del Monaco est loin de valoriser la femme, les protagonistes féminines s’élèvent au-dessus de l’aspect machiste de la farce mozartienne voulue par le metteur en scène italien. Leur préparation et leur engagement face à la partition mozartienne s’avèrent de très haut niveau. A commencer par la soprano Neuchâteloise (Zerlina) dont la voix superbement équilibrée offre une image délicieuse de la paysanne de Da Ponte. Si théâtralement elle ne s’oppose pas au courage de se montrer en tenue plus que légère quand Don Giovanni la déshabille, son engagement n’est pas seulement scénique, à l’instar de son «Vedrai carino» du second acte, admirable de grâce et de charme. Autre belle prestation, celle de la soprano Française Géraldine Chauvet (Donna Elvira) qui, à cinquante mètres de la scène, chante sa peine («Ah taci, ingiusto core») dans un émouvant trio avec Leporello et Don Giovanni. Malgré la puissance de sa voix, son art du phrasé génère de magnifiques nuances vocales toujours difficiles à passer dans une prestation en plein air. Quant à elle, la soprano (Donna Anna), à l’origine prévue en deuxième distribution de Zerlina, remplace la souffrante . Déjà remarquée au Teatro Regio de Turin dans un tout petit rôle dans Medea, elle confirme ici l’excellente impression qu’elle avait alors laissée. La voix franche, même si on l’aurait aimé parfois plus nuancée, elle s’empare des difficultés de la partition mozartienne avec un bel aplomb. La jeunesse, l’encore manque d’expérience, un lieu difficile à l’expression vocale sont autant d’excuses à ces quelques bien légers bémols à une voix qui s’avère des plus prometteuses. Son air final «Crudele ! Ah, no, mio ben» reste néanmoins un pur moment de bonheur.

Si en définitive, ce Don Giovanni avenchois s’avère d’une excellente facture, il le doit aussi à l’excellence de la direction musicale de Gianluca Martinenghi. Si l’ouverture est apparue un peu «poussive», laissant craindre que l’Orchestre du Festival ne serait pas à la hauteur de la tâche, la reprise en main de l’ensemble a vite prit corps et chacun des protagonistes, de la fosse au plateau, se sont retrouvés dans la potentialisation de cette production, probablement la meilleure que la scène des Arènes d’Avenches a offert à son public depuis le Nabucco magique de 2005.

Crédit photographique : (Don Giovanni) ; (Zerlina), Francesco Verna (Masetto) © Marc-André Guex

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Avenches. Arènes. 03-VII-2009. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène, décors et costumes : Giancarlo Del Monaco. Lumières : Wolfgang von Zoubeck. Avec : Nicola Ulivieri, Don Giovanni ; Erika Grimaldi, Donna Anna ; Juan José Lopera, Don Ottavio ; Francesco Ellero D’Artegna, Il Commendatore ; Géraldine Chauvet, Donna Elvira ; Andrea Concetti, Leporello ; Francesco Verna, Masetto ; Brigitte Hool, Zerlina. Riccardo Marsano, piano continuo. Chœur et Orchestre du Festival (chef de chœur : Pascal Meyer), direction musicale : Gianluca Martinenghi

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