Saoû chante Mozart 2009

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Saoû. Forêt. 14-VII-2009. « Une soirée chez Mozart ou quelques imbroglios amoureux ». Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Ouverture, « La mia Dorabella », «Ah guarda sorella », « Sento o Dio che questo piede », « Temerari… Come scoglio », « Il cuore vi dono », « In qual fiero contrasto… Tradito, schernito », « In uomini, in soldati », « Alla Bella Despinetta », Finale extraits de Cosi fan tutte ; « Susanna, or via sortite », « Hai già vinto la causa », « Porgi amor », « Deh vieni non tardar » extraits de Les Noces de Figaro ; Ouverture, « Madamina, il catalogo è questo », « Giovinette che fate all’amore », « Finch’han dal vino », « Sola, sola in buio loco » extraits de Don Giovanni ; « Meinetwegen solist » extrait de L’enlèvement au sérail, « Papagana, weibchen », « Pa, pa, pa » extraits de La flûte enchantée. Avec Ina Kancheva, soprano ; Soanny Fay, soprano ; Mariana Flores, soprano ; Fernando Guimaraes, ténor ; Jean-Gabriel Saint-Martin, baryton ; Marian Krejcik, basse. Mise en espace : Carlos Harmuch. Orchestre de la 16ème Académie Baroque Européenne d’Ambronay, direction musicale et pédagogique : Martin Gester

La forêt dont le prince est Amadeus

Synclinal perché. Non, il ne s’agit pas d’un oiseau exotique échappé du Catalogue d’oiseaux d’ mais du phénomène géomorphologique qui fait de la Forêt de Saoû, dans la Drôme, un lieu (presque) unique en Europe. Il y a environ 80 millions d’années, le centre de la région de Saoû s’est effondré creusant un cirque à l’intérieur duquel se trouvait une forêt de 2500 hectares. En s’effondrant, le relief a pivoté et perché le synclinal à environ 150 mètres au dessus du niveau moyen de la région. En résulte un site extraordinaire, sorte de cuvette sylvestre protégée par de grandes murailles naturelles, et abritant une faune d’exception : chamois, chevreuil, marmotte, aigle royal et, pour ce 14 juillet, les solistes et musiciens de l’. C’est au cœur de cette forêt que nous avons assisté, en compagnie de 750 personnes, à une soirée lyrique dans le cadre du festival «Saoû chante Mozart».

Le facétieux salzbourgeois se serait sans doute le premier amusé de l’originalité du lieu, mais ce qui l’aurait enthousiasmé c’est l’absence totale de prétention et de snobisme qui y règne. Atmosphère détendue, délicieusement estivale à mille lieux des rictus constipés et autres dégaines guindées de certains festivals plus huppés.

Coquet village de quelques centaines d’âmes, Saoû est sis en Drôme Provençale à 35 kilomètres de Montélimar. Dire qu’il y fait bon vivre est un euphémisme, c’est déjà le sud avec cette lumière qui mordore les pierres ancestrales ; morsure du soleil en journée, douce caresse lorsque tombe le soir. Les bâtisses y sont rustiques et trapues, égayées par des volets bleus qui fleurent bon la Provence. Au centre du village, les terrasses accueillent les badauds qui en oublient la fuite du temps, et l’on y déguste le meilleur picodon du monde (dignement célébré lors de la fête qui porte son nom !)

Et puis Saoû, c’est depuis 1989, un festival itinérant qui enchante tout un département pendant un mois. «Saoû chante Mozart» est indissociable de la personnalité singulière de son père, Henry Fuoc, un drôle de bonhomme passionné par le jazz, Bach, Mozart, Sherlock Holmes et l’Affaire Dreyfus. La taille haute, les bacchantes lustrées, de l’énergie à revendre, l’homme possède une force de persuasion peu commune. Il réussit à fédérer les énergies autour de son projet et, au fil des années, s’entoure de collaborateurs chevronnés tels que le musicologue Philippe Andriot et le flûtiste Philippe Bernold. Les thématiques choisies sont aussi pointues que pertinentes (Mozart et Haydn, Mozart en Allemagne… et l’année prochaine Mozart intime, tout un programme). Cette année, le festival a célébré son vingtième anniversaire en offrant aux artistes invités la possibilité de choisir leurs œuvres préférées. D’où un cru millésimé, affichant complet pour la quinzaine de concerts prévus, et qui a permis d’entendre en terre drômoise , , le , , entre autres invités de prestige.

Dans la forêt, avec en toile de fond, un pavillon néo-classique qu’on dirait tout droit sorti d’un songe «schonbrunnien», six jeunes chanteurs se sont ingéniés à parcourir la carte du tendre mozartienne. Leur motivation est évidente et c’est toujours avec plaisir que l’on retrouve l’, créée en 1993 dans le but de promouvoir les jeunes talents et de les associer à un projet artistique d’envergure. Pour l’occasion, (conseiller pédagogique) a monté un magnifique programme alternant duos, trios, quatuors, ensembles et arias, mille et une manière de décliner sentiments et affects qui irriguent les opéras de Mozart. Si nous sommes gré à et aux maitres-d’œuvre du projet d’avoir évité les tubes, on se demande néanmoins s’il était nécessaire de confier des airs exigeants comme «Come scoglio» et «Porgi Amor» à des chanteurs aussi inexpérimentés. Toute aussi téméraire qu’elle est pour affronter les difficultés de son grand air, Ina Kancheva a le timbre vraiment trop vert pour Fiordiligi et Soanny Fay, la musicalité incarnée, n’a pas le souffle ni le matériau vocal de la Comtesse. Certains font entendre des timbres déjà élimés comme Marian Krejcik, plausible en Don Alfonso, manquant de rondeur vocale en Papageno, ou banals comme Fernando Guimaraes, fin musicien au demeurant. Annoncée comme une révélation, a soufflé le public par son abattage, notamment en Despina, mais le chant d’école baroque est vraiment trop raide pour Mozart avec de bien désagréables stridences. Bonne surprise avec le baryton Français, Jean-Gabriel Saint Martin, belle voix claire, saine, souple avec la meilleure projection de la soirée ; l’artiste est encore discret mais tout à fait prometteur.

A la tête d’un orchestre souvent imprécis mais perfectible, déploie un tapis sonore idéal à ses chanteurs sur lesquels il veille avec une touchante bienveillance, nous invitant à l’indulgence. Visiblement travaillés en profondeur, les ensembles ont été le sommet de la soirée. Il incombe à chacun maintenant de se construire une personnalité vocale, et de progresser dans un domaine parmi les plus exigeants qui soient : l’Art Lyrique.

Souhaitons donc bonne chance à nos apprentis chanteurs et rendons grâce au plus jeune, au plus moderne de nos aînés, un petit prince mort à 35 ans et qui inspire à Marc Vignal, dans le Petit Robert, ces mots magnifiques : «Trop longtemps apprécié pour son alacrité et sa seule élégance, il s’est révélé de nos jours sous le visage d’un poète à qui nul sentiment de l’âme humaine n’est étranger et qui sait traduire, dans ses œuvres les plus hautes, le dualisme permanent de l’ombre et de la lumière, du doute et de l’espoir, de la pesanteur et de la grâce, dualisme qui fait le drame de la condition d’homme et dont la mort marque le terme. Il y ajoute la déchirante nostalgie d’une pureté et d’une transparence perdues depuis l’enfance

crédit photographique : Affiche du festival – DR ; artistes du concert © Festival Saou chante Mozart ; Martin Gester © Jérémie Kerling

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