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Chiara Taigi est la folie de Médée

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 10-XI-2009. Luigi Cherubini (1760-1842) : Medea, opéra en trois actes sur un livret de François Benoît Hoffmann. Récitatifs mis en musique par Franz Lachner. Version italienne de Carlo Zangarini. Mise en scène, décors et costumes : Yannis Kokkos. Dramaturgie : Anne Blancard. Lumières : Patrice Trottier. Avec : Chiara Taigi, Medea ; Chad Shelton, Giasone ; Alfred Walker, Creonte ; Maïra Kerey, Glauce ; Svetlana Lifar, Neris ; Yu Ree Jang, Première Servante ; Aline Martin, Deuxième Servante ; Pascal Desaux, un Capitaine de la garde. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell) ; Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy ; direction musicale : Paolo Olmi

Quand retombe le rideau, après que Médée, trahie par Jason, en soit venue à tuer de ses propres mains les enfants qu’elle avait eus de lui, le public nancéien, d’ordinaire plutôt réservé, explose en un tonnerre de vivats. Trois heures durant, il aura retenu son souffle, happé par la tragédie de la magicienne amoureuse et rejetée, dont le désespoir et le désir de vengeance la conduisent à la folie et au crime suprême : l’infanticide.

Si cette production de Medea – l’opéra de – est donnée ici dans la traduction italienne de 1909 du livret original en français de 1797 – est un tel choc, elle le doit pour beaucoup à l’interprète du rôle-titre. La soprano romaine s’y investit en effet corps et âme et compose une Médée véritablement effrayante, tout aussi hallucinante qu’hallucinée. Le jeu est intense, appuyé, quasi expressionniste. Le chant fait appel à toutes les ressources dramatiques de la voix à la prosodie italienne parfaite – aigus tranchants comme un poignards ou criés, raucités, parlando, graves poitrinés – mais sait néanmoins se faire enjôleur ou touchant dans la supplique. C’est toute la démesure du personnage qui s’incarne ici, sans que l’outrance dramatique ne verse dans le ridicule ou que le large vibrato ne devienne trop envahissant. investit Médée, «est» Médée et l’on comprend mieux les succès qu’elle a remportés à Taormine, Palerme ou, plus récemment, à Catane et Turin.

Face à une telle torche, le Giasone de n’est pas en reste. En progrès constants, celui qui fut la saison dernière un excellent Idomeneo offre un chant châtié, d’une puissance confortable et d’une réelle autorité scénique et vocale. Chaude et prenante, la belle voix de mezzo de Svetlana Lifar en Neris apporte une douceur et une humanité bienvenues ; Cherubini lui a réservé le plus bel air de la partition, «Solo un pianto», où elle met toute l’émotion nécessaire. La délicate peine à s’épanouir dans le rôle de Glauce, trop large pour elle quoique d’essence belcantiste ; les vocalises sonnent une peu pesantes, l’aigu tend à plafonner. En Creonte, Alfred Walker offre un legato soigné et une belle longueur de souffle mais pâtit, en pure projection comme en présence scénique, du voisinage de ses partenaires.

Après une ouverture où la recherche systématique de puissance et de vélocité ôte toute couleur et toute rondeur à l’, parvient à trouver le compromis entre dramatisme et musicalité. Soulignant la filiation toute classique de la partition (Mozart, Haydn), il communique énergie et impulsion rythmique, tout en ménageant de la place aux détails de l’orchestration, comme ce solo de basson magnifique qui ouvre l’air de Neris. Personnage à part entière, le Chœur de l’Opéra national de Lorraine allie puissance et plénitude dans une prestation enthousiasmante.

La mise en scène de , retravaillée pour l’occasion, n’est pas une nouveauté ; importée de Toulouse, elle a notamment été vue au Théâtre du Châtelet avec Anna Caterina Antonacci en Médée. C’est une des réussites du metteur en scène grec, inspiré par une Antiquité mâtinée d’esprit baroque. Par une scénographie spectaculaire et esthétisante, par une direction d’acteurs soignée aux poses volontiers hiératiques, par un traitement fouillé des mouvements du chœur aux perruques inspirées du Casanova de Fellini, il rend un hommage au classicisme sans se montrer ennuyeux, isolant Médée l’étrangère sur un podium à l’avant-scène, variant suffisamment décors et atmosphères dans une œuvre où l’action n’est pas particulièrement développée.

L’essentiel demeure que, ce soir, l’Opéra de Nancy avait des allures d’Epidaure ou de Taormine. Ce soir, la tragédie antique revisitée par Cherubini était ressuscitée. Ce soir, sous nos yeux, Médée revivait, folle d’amour, sanguinaire et monstrueuse, et cependant terriblement humaine.

Crédit photographique : Chiara Taigi (Medea) © Opéra National de Lorraine

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 10-XI-2009. Luigi Cherubini (1760-1842) : Medea, opéra en trois actes sur un livret de François Benoît Hoffmann. Récitatifs mis en musique par Franz Lachner. Version italienne de Carlo Zangarini. Mise en scène, décors et costumes : Yannis Kokkos. Dramaturgie : Anne Blancard. Lumières : Patrice Trottier. Avec : Chiara Taigi, Medea ; Chad Shelton, Giasone ; Alfred Walker, Creonte ; Maïra Kerey, Glauce ; Svetlana Lifar, Neris ; Yu Ree Jang, Première Servante ; Aline Martin, Deuxième Servante ; Pascal Desaux, un Capitaine de la garde. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell) ; Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy ; direction musicale : Paolo Olmi

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