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Berlin, années 20 ! C’est dans l’air

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Chalon-sur-Saône, Auditorium du Conservatoire. 06-XII-2009. Mischa Spoliansky (1898-1985) : Berlin, années 20 ! La revue des Grands Magasins, en 24 tableaux sur un livret de Marcellus Schiffer traduit par Hilla Heintz. Textes parlés et mise en scène : Olivier Desbordes. Avec : Claudia Mauro, Béatrice Burley, Anne-Sophie Domergue, Flore Boixel, Eric Vignau, Eric Perez, Jean-Pierre Descheix, Yassine Benameur ; direction musicale et piano : Dominique Trottein

Allemagne 1929, France 2009 ; c’est avant, pendant ou après la crise, peu importe : le parallèle s’impose entre ces deux époques. nous fait découvrir cette revue berlinoise décapante, déjà présentée au Festival de Saint-Céré à l’été 2009. La chanson Es liegt in der Luft, qui a révélé Marlène Dietrich lors de la création de ce spectacle, rappelle étrangement le «c’est dans l’air du temps» que nous serinent les médias aujourd’hui. Le ton comique de la revue cache mal une amère constatation : dans les deux cas, en 1929 comme en 2009, la société de consommation ne propose finalement que des leurres frustrants et tous les discours prononcés par les institutions sur le thème «souriez, nous ferons le reste» masquent mal la vacuité du mode de vie proposé.

La traduction française, nous assure , ne rajoute rien au sens du texte allemand. Dans des tonalités diverses, tour à tour légères, sarcastiques, décalées ou lourdes de sous-entendus, elle propose avec justesse une lecture des travers du consommateur actuel, mais elle met aussi en garde contre les dérives que peut provoquer la manipulation des foules : populisme, militarisme, etc.

Le thème du spectacle, qui a été joué cet été à Saint-Céré, est celui d’un monde clos, celui du «Grand Magasin», présenté par une sorte de Monsieur Loyal, qu’interprète avec talent . Les saynètes correspondent aux chansons qui sont soutenues par cinq musiciens perchés sur une estrade scintillante. Sous cette estrade, se déroulent les scènes de la comédie humaine dans le grand magasin. Des rythmes saccadés, des sonorités de cabaret musical, des maquillages expressionnistes accentuent le côté berlinois de l’ambiance. Les étages, les rayons sont une sorte de labyrinthe où se perdent les clients et clientes, et aussi les employées, incapables d’indiquer le chemin à une dame qui cherchera la mercerie durant tout le spectacle. On comprend vite que cette frénésie, finalement sans but, n’est que l’évocation d’une vie vidée de son sens.

Les acteurs chanteurs et danseurs assument totalement le rythme soutenu et les transformations rapides que nécessite sans répit la mise en scène, et passent d’une scène et d’une chanson à une autre avec beaucoup d’entrain. Tout s’achète, tout se vend et même tout peut s’échanger. Une mère de famille nombreuse ne trouve un peu de réconfort que dans l’achat compulsif. Deux fashionistas déguisées en panthères scellent leur amitié en dévalisant les rayons et en oubliant que le mari de l’une est aussi l’amant de la copine. Tout devient objet qu’on acquiert sans envie et que l’on jette : même trois caniches hilarants que leur maîtresse («Yes, she can») peut traiter comme elle le veut. On oublie même des jumeaux, interprétés avec une drôlerie décapante par et  : ce n’est pas grave ! Ils peuvent grandir sur place au bureau des objets trouvés grâce aux produits alimentaires sans égal que vend le grand magasin ; bien dressés, ils serviront d’enseignes vivantes pour promouvoir les produits les plus extravagants, même des costumes de communiants. Le bourrage de crânes permet de rendre les produits indispensables : «Rien qu’un peu de l’Heure bleue» nous apprend que la femme des années 20 court déjà après sa jeunesse, comme celle du XXIe siècle !

La critique sociale frôle parfois l’absurde : on peut aussi acheter du rire, et si on rit plus, il faudra redonner 5 Marks. Au bureau des échanges, pourrait-on avoir une paire de chaussettes en laine pour remplacer sa femme… usagée ? Pourrait-on même échanger sa propre personnalité contre une autre, plus neuve ? Les institutions ne sont pas épargnées : on peut acheter sa robe de mariée «au cas où» et le mariage est tourné en dérision. On trouve même des chefs d’Etat en rang d’oignons qui nous chantent les couplets des «Nations» : le populisme est bien présent et la menace totalitaire rode.

La conclusion de cette revue est un constat désabusé ; lors d’une séance de photos on chante : «Souriez à l’objectif, souriez, ouistiti !… Montrons le dentier ; mais une fois seuls dans nos chambrettes, nous allons hurler comme des bêtes.» Et la leçon du chœur principal sert d’avertissement : «Ce qu’il y a dans l’air porte la bêtise ! Ce qu’il y a dans l’air nous lobotomise !»

Crédit photographique : photo © DR

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Chalon-sur-Saône, Auditorium du Conservatoire. 06-XII-2009. Mischa Spoliansky (1898-1985) : Berlin, années 20 ! La revue des Grands Magasins, en 24 tableaux sur un livret de Marcellus Schiffer traduit par Hilla Heintz. Textes parlés et mise en scène : Olivier Desbordes. Avec : Claudia Mauro, Béatrice Burley, Anne-Sophie Domergue, Flore Boixel, Eric Vignau, Eric Perez, Jean-Pierre Descheix, Yassine Benameur ; direction musicale et piano : Dominique Trottein

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