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Le retour d’Alfred Bruneau

La Scène, Opéra, Opéras

Metz. Opéra-Théâtre de Metz-Métropole. 27-I-2010. Alfred Bruneau (1857-1934) : L’Attaque du moulin, drame lyrique en quatre actes sur un livret de Louis Gallet. Mise en scène et décors : Éric Chevalier. Costumes : Rossana Caringi. Lumières : Patrice Willaume. Avec : Anne-Marguerite Werster, Françoise ; Julie Robard-Gendre, Marcelline ; Julie Cherrier, Geneviève ; Jean-Philippe Lafont, Merlier ; Gilles Ragon, Dominique ; Philippe Kahn, le capitaine prussien ; Julien Dran, la sentinelle prussienne ; Marc Larcher, le capitaine français ; Christophe Fel, le tambour ; Julien Belle, le jeune homme ; Patrice Moll, le sergent prussien. Chœurs de l’Opéra-Théâtre de Metz-Métropole (chef de chœur : Jean-Pierre Aniorte). Orchestre National de Lorraine, direction : Jacques Mercier

L’Attaque du moulin

Créé à l’Opéra-Comique en novembre 1893, L’Attaque du moulin est, après Le Rêve (1891), le deuxième opéra d’Alfred Bruneau à avoir été inspiré d’une œuvre d’Émile Zola. De la collaboration entre les deux hommes devaient naître également les opéras Messidor (1897), L’Ouragan (1901) et L’Enfant-roi (1905), ainsi que la pièce lyrique Lazare, autant d’ouvrages spécifiquement rédigés par Zola à l’intention du compositeur. Quoique la musique de L’Attaque du moulin subisse visiblement l’influence de compositeurs comme Massenet – le maître de Bruneau –, mais aussi dans une certaine mesure de Gounod, de Berlioz, voire de Wagner, l’opéra n’en demeure pas moins fortement marqué par le mouvement réaliste et naturaliste qui déferla sur la France des dernières années du dix-neuvième siècle, plus peut-être par le choix des thèmes abordés (l’horreur de la guerre, la dure réalité sociale, la vie quotidienne des classes moyennes…) que par la nature même de la musique, certes occasionnellement nourrie de thèmes populaires, mais souvent empreinte d’éléments de nature symboliste. Si la mélodie peine parfois à s’imposer, la recherche harmonique n’est pas toujours entièrement convaincante, et peut elle aussi paraître de temps à autres maladroite, ou excessivement codée.

C’est en revanche sur le plan dramaturgique que l’ouvrage fonctionne à merveille, Bruneau étant notamment passé maître dans l’art d’utiliser les différents plans et niveaux de la scène, avec en particulier ces bribes de musique émanant de la coulisse ou du fond de la scène. La trame dramatique, extrêmement serrée, sait être captivante, et même si la musique peut parfois paraître un rien conventionnelle, l’attention du spectateur n’est à aucun moment relâchée. D’une action particulièrement dense et tendue, ayant comme toile de fond une attaque prussienne au cours de la guerre de 1870, émergent ainsi une série de portraits tout à fait saisissants, comme ceux par exemple du meunier Merlier ou de la veuve Marcelline, tous deux émouvants, l’un dans son ultime sacrifice, l’autre dans ses multiples imprécations. Le couple soprano-ténor est en revanche plus traditionnel.

La mise en scène d’Eric Chevalier, organisée autour d’un décor fait d’un cercle de chaises manifestement destiné à suggérer la tragédie du théâtre antique, cercle qui se délite au fur et à mesure que le drame se noue, est d’une grande efficacité dramatique. Dans ce cadre minimaliste, complété par une roue de bois évoquant le moulin du titre ainsi que, plus symboliquement, les revers de la fortune, conforté également d’un tableau macabre peint sur un rideau de tulle peint et de quelques rares accessoires, l’essentiel du spectacle échoit de toute évidence à la direction d’acteurs, laquelle concentre le drame sur les personnages principaux de l’opéra. Fort heureusement, tous les interprètes de l’ouvrage jouent leur rôle, du plus important au plus anecdotique, avec force et conviction. est ainsi particulièrement émouvant dans le rôle du vieux meunier, la subtilité de son jeu permettant de suggérer la complexité du personnage et l’ambiguïté de ses relations avec sa fille. Dommage que les moyens vocaux actuels du grand baryton français ne lui permettent pas entièrement de produire les demi-teintes qu’on souhaiterait entendre, surtout dans les dernières pages de l’ouvrage. Belle prestation également de la jeune cantatrice , à la voix chaude et bien timbrée, mais dont les problèmes de diction ont rendu difficile la compréhension du texte de Marcelline. était comme à l’accoutumée particulièrement juste, scéniquement, dans son rôle, mais le chant de l’interprète reste parfois un peu fruste. , à l’inverse, compose un Dominique merveilleusement musical, parfois à la limite de la préciosité mais infiniment attachant. Les seconds rôles, tous essentiels sur le plan dramaturgique, sont dans l’ensemble remarquablement bien tenus, avec sans doute une mention spéciale pour Philippe Kahn, tout à fait convaincant en capitaine prussien, et surtout pour , particulièrement touchant dans le très beau rôle de la sentinelle prussienne.

Le était dans l’ensemble à la hauteur de la situation et, à la tête de l’, œuvre à faire vivre une composition à l’orchestration riche, d’inspiration manifestement symphoniste, et dont il parvient à restituer les multiples couleurs. En somme, une redécouverte qui, plus que de revêtir un intérêt purement historique et musicologique, permet également de susciter de réelles émotions musicales et dramatiques. Souhaitons que les années à venir remettent , compositeur injustement négligé depuis les années 1920, à la place qui lui revient de droit.

Crédit photographique : (Françoise) & (Dominique) © Florian Burger – Metz Métropole

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