Jordi Savall & Hespérion XXI, la Grande Porte à Pantin

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Cité de la Musique. 03-02-2010. Dimitrie Cantemir (1673-1723) : extraits du Kitâb-ül ilm-il mûsikî (ca. 1690-1710). Anonyme : airs et danses traditionnels séfarades et arméniens (ca. 1450-1700), estampies et danses royales (Paris, ca. 1270-1320). Kudsi Erguner : ney. Hakan Güngör : kanoun. Yurdal Tokcan : oud. Murat Salim Tokaç : tanbur. Derya Türkan : lira. Farhettin Yarkin : percussions. Georgi Minasyan, Haïg Sarikouyoumdjian : doudouk. Gaguik Mouradian : kemence. Hespèrion XXI, direction : Jordi Savall

On ne présente plus et ses nombreux projets musicaux, toujours plus tournés vers un métissage des cultures, entre orient et occident. Le récent concert donné à l’auditorium de la Cité de la Musique étrennait ainsi la récente parution de son enregistrement Istanbul – Dimitrie Cantemir, qui propose de faire dialoguer des musiques de cours et de tradition orale. A priori, on ne saurait rêver musiques plus diverses, de par leurs origines géographiques, leur chronologies autant que leurs fonctions sociales. Pourtant, on est frappé de ce qui les rapproche plutôt que de ce qui les sépare, et pour cause : toutes emploient des tournures modales assez simples et naturelles. Les musiques turques se distinguent tout de même par une rythmique moins lisse que les estampies, due à l’emploi de rythmes dits aksak, boiteux, ainsi que par des intervalles mélodiques caractéristiques, dont la fameuse seconde augmentée, un attendu.

Plutôt que juxtaposer les diverses pièces choisies, Savall compose son programme, il marie les œuvres, reliées par des intermèdes improvisés. Chacune des quatre parties commence ainsi par une estampie royale, se poursuit par un air arménien puis un air séfarade, avant de se conclure par un dyptique taksim – makam, sorte de prélude improvisé suivi d’une forme à ritournelle dont les couplets laissent une large place à des interventions solistes. Cette rationalisation du programme, plutôt que de mettre l’accent sur ce qui singularise les pièces, tend de fait à les niveler, par la création d’une nouvelle forme globale, intégrée – une quasi symphonie.

Le nivellement observé au niveau de la structure est encore renforcé par l’usage des timbres dont Savall dispose. D’origines et de familles diverses, ces timbres raffinés, souvent étranges et fascinants à nos oreilles, sont employés la plupart du temps dans l’esprit de la complémentarité plutôt que de l’opposition. Ainsi dans les estampies et les makam, pièces forcément redondantes, où les timbres se surimposent au fur et à mesure, et, comme les musiciens sont irréprochables, se fondent en une véritable sonorité d’ensemble, mis à part le ney, dont les glissades sont décidément irréductibles. Au titre des instruments particulièrement remarquables, on citera le kanoun, sorte de harpe sur table, joué avec une grande dextérité autant qu’une infinie musicalité par Hakan Güngör, ou encore le rebab, dont tire des sonorités tout à fait surprenantes.

Composition du programme, utilisation des timbres, tout contribue au projet politique de Jordi Savall, à savoir mettre en relief l’esprit, l’essence et la spiritualité (sic) communes à ces musiques. On peut bien sûr discuter de ce projet ; nous regrettons pour notre part que cette uniformisation de musiques aussi riches et intéressantes finisse par susciter un certain ennui. À gommer les saillances de musiques si diverses, à trop vouloir les rapprocher, on en enlève le sel. Au final, il n’y à plus guère que les airs arméniens pour résister, comme s’il témoignaient d’une culture trop farouchement originale pour être réduite. De fait, ils sont laissés aux seuls musiciens arméniens, signalés par de riches costumes noirs brodés d’or.

Crédit photographique : Jordi Savall © Vico Chamla

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