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Triomphe pour Joyce DiDonato, bronca pour Christof Loy

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Genève. Grand Théâtre. 05-V-2010. Gioachino Rossini (1792-1868) : La Donna del Lago, mélodrame en deux actes sur un livret de Andrea Leone Tottola. Mise en scène : Christof Loy. Décors et costumes : Herbert Murauer. Lumières : Reinhard Traub. Chorégraphie : Thomas Wilhelm. Avec : Luciano Botelho, Giacomo ; Balint Szabo, Duglas ; Gregory Kunde, Rodrigo ; Joyce DiDonato, Elena ; Mariselle Martinez, Malcolm ; Bénédicte Tauran, Albina ; Fabrice Farina, Serano. Chœur du Grand Théâtre de Genève (chef de chœur : Ching-Lien Wu). Orchestre de la Suisse Romande, direction : Paolo Arrivabeni

La Donna del Lago

Certes, il se trouvera toujours quelque universitaire ou quelque intellectuel branché pour affirmer que le public est inculte, voir ignare. Inculte ? Ignare ? Possible. Mais, après avoir salué d’un triomphe la prestation de , la bronca réservée au metteur en scène et au décorateur-costumier montre que malgré sa prétendue inculture et ignorance, le public a pour lui le goût des choses et que, sous prétexte de dépoussiérer l’opéra, il n’est pas prêt à accepter n’importe quel spectacle. L’argument et le livret de La Donna del Lago sont certes faibles, comme par ailleurs ceux de la majeure partie des opéras de belcanto. Est-ce pour autant un motif suffisant pour se donner des libertés scéniques ? Car enfin, lorsqu’on se rend à l’invitation d’un opéra de Rossini, c’est pour y entendre des airs et y voir des chanteurs impliqués dans leur art, pas forcément pour voir un Malcolm, rôle travesti, transformé en femme double de l’héroïne, puis encore en combattant en kilt à longs cheveux pour revenir ensuite en «je-ne-sais-plus-quoi» !

Malheur au spectateur qui n’a pas lu (longtemps à l’avance) le programme du spectacle ! S’il s’est préparé à cette soirée avec son seul «Kobbé», il ne comprendra rien à ce que tente de raconter le metteur en scène allemand. L’intrigue rossinienne ne le satisfaisant pas, la réécrit. Ainsi à l’intrigue de Walter Scott, à l’origine une assez banale histoire de deux clans ennemis dont la fille d’un chef de clan tombe éperdument amoureuse du jeune chef de l’autre camp, y ajoute une phrase disant que son héroïne «fuit ce qui l’entoure et ce qu’on a décidé pour elle grâce à la rêverie et un monde qui n’appartient qu’à elle». Partant de ces quelques mots, construit toute sa mise en scène laissant le spectateur non averti (et l’averti tout autant) dans l’incompréhension de l’action. Un subterfuge qui lui permet de coller l’histoire à sa propre conception de celle-ci. Pourquoi n’a-t-il pas réécrit la musique dans sa lancée ?

S’il faut reconnaître au metteur en scène une certaine habileté à diriger ses acteurs, son spectacle souvent décalé, collant à l’intrigue à de fugitifs instants, devant un décor et des costumes tristes, questionne sur les raisons de certaines attitudes, de certains éclairages, de certaines scènes. Mais que diable viennent faire ces ballerines qu’on assassine au beau milieu de la bataille ? Lassé d’essayer de comprendre les tenants et aboutissants de cet imbroglio scénique, on se réfugie bientôt dans la musique et ses interprètes.

A ce jeu-là, le public n’est pas déçu. (Elena), en grande forme vocale, domine le plateau quand bien même elle semble se ménager. Pour mieux éblouir dans le rondo final ? Pour rôder le rôle avant de le reprendre bientôt sur la scène de l’Opéra Bastille à Paris ? En grande professionnelle, elle soigne son style, sa ligne de chant, ses vocalises. Tout cela est parfait mais quand on possède à ce point la technique du chant on aimerait qu’elle soit plus engagée. Plus artiste, en somme. A ses côtés, les autres voix restent inégalement distribuées même si chacun possède des qualités indéniables. Ainsi, (Rodrigo) distribue sans ménagement des aigus éclatants cachant habilement ses manquements vocaux dans le registre grave. Il est bien loin le Don Ottavio ou le Pêcheur de Guillaume Tell qu’il chantait à Genève en 1990. L’arrivée du ténor allemand a cependant le mérite de réveiller un plateau vocal qui tend à s’endormir. D’une rare difficulté, le rôle d’Uberto/Giacomo demande à son interprète une gamme de couleurs vocales et d’agilité peu communes. Des qualités que le ténor Luciano Bothelo possède, mais il ne convainc guère de la royauté de son personnage avec ses vocalises hésitantes et ses aigus manquant de corps. Sans être spectaculaire, Balint Szabo (Duglas) élève sa prestation au niveau de celle de Joyce DiDonato. Magnifique, sensible, sans aucune lourdeur, ne cherchant jamais l’effet, il adapte sa voix profonde à la paternité touchante de son personnage. Le Malcolm méritait une voix certainement plus caractérisée et mieux assise que celle de Mariselle Martinez.

L’ennui de cette mise en scène fait errer le regard, des fois qu’il se passerait quelque chose d’intéressant ailleurs que sur le devant de la scène. L’attention est bientôt attirée par Albina (), un personnage qui, quoiqu’il ne chante que quelques lignes tout au long de l’opéra occupe la scène de sa présence. Si la jolie voix de la jeune soprano ne démérite pas un seul instant, son jeu théâtral est captivant. Sur scène pratiquement d’un bout à l’autre de l’opéra, en témoin presque inconscient, s’affirme comme une comédienne hors pair. Le geste juste, prompt, l’humour jusqu’au bout des ongles, elle habite la scène de tout ce qui lui manque. Déjà remarquée dans La Finta Giardiniera de Mozart à Fribourg, dans le Don Giovanni de Rennes ou la soirée Gottfried Zimmermann à Paris elle confirme ici son formidable talent.

Le Chœur du Grand Théâtre signe une nouvelle prouesse tant vocale que scénique. Utilisé comme le ferait le cinéma d’une foule de figurants, on est prêt d’oublier qu’à la différence des mouvements du cinéma, le chœur chante. Mélanger les dames et les messieurs, ou mieux tous les registres, les sopranos, les basses, les ténors, les barytons et les mezzo-sopranos sans que l’articulation sonore n’en soit dérangée tiendrait du miracle si on ne savait le talent avec lequel Ching-Lien Wu prépare son ensemble.

Dans la fosse, l’ sonne beau. Suivant la baguette d’un Paolo Arrivabeni extrêmement sensible à cette musique, l’ensemble romand offre de superbes plateaux d’accompagnement aux solistes. En résumé, la dernière remarque appartient à ce collègue qui soulignait, «après cette soirée, on en vient à regretter une version de concert».

Crédit photographique : (Rodrigo), Joyce DiDonato (Elena) ; Joyce DiDonato (Elena), Balint Szabo (Duglas) © Monica Rittershaus

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Genève. Grand Théâtre. 05-V-2010. Gioachino Rossini (1792-1868) : La Donna del Lago, mélodrame en deux actes sur un livret de Andrea Leone Tottola. Mise en scène : Christof Loy. Décors et costumes : Herbert Murauer. Lumières : Reinhard Traub. Chorégraphie : Thomas Wilhelm. Avec : Luciano Botelho, Giacomo ; Balint Szabo, Duglas ; Gregory Kunde, Rodrigo ; Joyce DiDonato, Elena ; Mariselle Martinez, Malcolm ; Bénédicte Tauran, Albina ; Fabrice Farina, Serano. Chœur du Grand Théâtre de Genève (chef de chœur : Ching-Lien Wu). Orchestre de la Suisse Romande, direction : Paolo Arrivabeni

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