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Champagne et caviar pour l’Amour des trois oranges!

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Dijon. Auditorium. 9-V-2010. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : L’Amour des trois oranges, opéra en quatre actes sur un livret de Vsevolod Meyerhold, Vladimir Soloviov et Constantin Vogak ; version française de Vera Janacopoulos et Serge Prokofiev. Mise en scène : Sandrine Anglade. Scénographie et costumes : Claude Chestier. Lumières : Eric Blosse. Avec : Martial Defontaine, le Prince ; Eric Huchet, Truffaldino ; Bernard Deletré, le Roi de trèfle, la cuisinière ; Hélène Bernardy, Fata Morgana. Chœurs de l’Opéra de Dijon et de l’Opéra Théâtre de Limoges. Orchestre Dijon Bourgogne. Direction musicale : Pascal Verrot

La magie opère tout de suite : n’a pas perdu le contact avec l’enfance… Dès les premières images, trois drôles de petites souris nous introduisent dans le monde de l’imaginaire, celui qui, à tout prendre, vaut sans doute mieux que le réel. Le spectacle va durer deux heures, deux heures de bonheur fait d’extravagances, d’humour, de légèreté, d’élégance et de surréalisme permanent. Ce théâtre là, n’est-il pas un rêve dans lequel chacun d’entre nous prend sa part ?

Le scénario inspiré de l’œuvre de est carrément loufoque et n’a rien à envier à celui d’Alice aux pays des merveilles ; l’action se déroule chez le Roi de trèfle qui ne sait comment tirer son héritier de sa mélancolie. En effet, celui-ci est gavé en douce par un aspirant au trône de littérature indigeste : seul le rire peut le sauver. Ironie du sort, la méchante Fata Morgana le sauve de cette hypocondrie et le Prince parvenu à l’âge adulte, se lance dans un road movie plein d’embûches et d’épisodes rocambolesques. Rassurez-vous, il trouvera sa princesse !

On devine que peut nous proposer plusieurs lectures de ce conte débridé. Et en effet, trois d’entre elles apparaissent clairement. La première expose le thème de la quête, qui est en fait celui de la construction personnelle. Le personnage emblématique est celui du Prince qui passe de l’abattement à une sorte de frénésie vitale ; l’interprétation de est sur ce plan tour à fait remarquable, surtout dans la scène du rire, qui devient ainsi un véritable morceau d’anthologie. Prokofiev a réussi là une page étonnante qui ne doit pas avoir beaucoup d’équivalents dans l’histoire du chant. La mise en scène accentue la volonté d’aller de l’avant par d’extraordinaires mouvements d’ensemble de figurants, de choristes, d’enfants, de chanteurs. Tout est réglé avec minutie, mais pourtant sans pesanteur. Les chœurs associés de Limoges et de Dijon sont convaincants et très bien mis en place malgré la difficulté de la partition. L’orchestre assume lui aussi avec rigueur sa partie sous la conduite inspirée de , qui a su travailler en symbiose heureuse avec la mise en scène.

L’opéra débute par une violente querelle qui oppose les partisans de la Tragédie, du théâtre sentimental et de la Comédie bouffonne : cette dispute, réglée comme un ballet, nous invite à réfléchir aux vertus cathartiques de la scène sur tout spectateur sensible. Ici, le théâtre dans le théâtre est évoqué par des costumes suspendus à un gigantesque porte-manteau en fond de plateau et les panneaux mobiles du centre de l’espace scénique ne sont pas sans évoquer les décors. Les différents personnages, le Roi en père excessivement noble, le bouffon Eric Huchet, Bernard Deletré en monstrueuse cuisinière entrent en résonance avec ces diverses sortes de théâtres et nous suggèrent qu’il vaut mieux châtier les mœurs en riant…

La poésie est omniprésente dans cette production, qui met bien en valeur l’ambiance des contes par la fraîcheur des costumes, par la présence des enfants, par l’acidité tonitruante et voulue de la musique. Et cela nous invite à une dernière réflexion : où se situe finalement la frontière entre le rêve et la réalité ? Le plus grand bénéfice que l’on puisse récolter d’un spectacle n’est-il pas l’évasion vers un ailleurs certes irrationnel, mais par là même nécessaire à notre bonne santé mentale ? La loufoquerie, le rire salvateur sont des refuges toujours possibles face à la morosité du quotidien.

Crédit photographique : © Gilles Abegg-Opéra de Dijon

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Dijon. Auditorium. 9-V-2010. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : L’Amour des trois oranges, opéra en quatre actes sur un livret de Vsevolod Meyerhold, Vladimir Soloviov et Constantin Vogak ; version française de Vera Janacopoulos et Serge Prokofiev. Mise en scène : Sandrine Anglade. Scénographie et costumes : Claude Chestier. Lumières : Eric Blosse. Avec : Martial Defontaine, le Prince ; Eric Huchet, Truffaldino ; Bernard Deletré, le Roi de trèfle, la cuisinière ; Hélène Bernardy, Fata Morgana. Chœurs de l’Opéra de Dijon et de l’Opéra Théâtre de Limoges. Orchestre Dijon Bourgogne. Direction musicale : Pascal Verrot

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