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Rêve éveillé pour la Ville morte de Korngold

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 9-V-2010. Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) : Die tote Stadt [La Ville Morte], opéra en trois tableaux sur un livret de Paul Schott. Mise en scène : Philipp Himmelmann. Décors : Raimund Bauer. Costumes : Bettina Walter. Lumières : Gérard Cleven. Vidéo : Martin Eidenberg. Maquillages et Coiffures : Elise Kobisch-Miana. Avec : Michael Hendrick, Paul ; Helena Juntunen, Marietta / Marie ; Thomas Oliemans, Franck ; Nadine Weissmann, Brigitta ; André Morsch, Fritz ; André Post, Victorin / Gaston ; Yuree Jang, Juliette ; Aurore Ugolin, Lucienne ; Alexander Swan, Comte Albert. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell), Chœur d’enfants Les Mirabelles, Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction : Daniel Klajner

Hormis ses musiques de film (et ses deux oscars) à Hollywood, doit sa renommée à une seule œuvre. Créée en 1920, La Ville morte ne s’imposera pourtant que dans le dernier quart du XXème siècle. Il fallut même attendre 2001 pour en voir la création scénique en France, à Strasbourg, et l’automne 2009 pour que l’Opéra national de Paris la fasse entrer à son répertoire. Une œuvre rare donc, nécessitant un orchestre pléthorique et deux solistes de premier plan susceptibles de soutenir, durant deux heures trente, une tessiture surexposée. Une œuvre que l’Opéra national de Lorraine n’a cependant pas hésité à affronter.

Le dispositif scénique conçu par Raimund Bauer est un damier en deux rangées superposées de trois boites au même décor minimaliste : un fauteuil et un lampadaire. Le metteur en scène y fait apparaître, en les isolant, les protagonistes mais jamais Paul n’y croisera la danseuse Marietta, en qui il croit revoir son épouse défunte Marie. Chacun reste dans son monde, à son «niveau». Mais, fruit d’un travail d’acteurs soigneusement réglé, les gestes de l’un trouvent leur écho sur l’autre et les actions évoluent en parallèle. On ne saurait mieux mettre en évidence l’atmosphère onirique du livret, où tout prend corps dans l’imagination et les fantasmes de Paul, y compris la strangulation finale de Marietta. Un usage subtil de la vidéo (Martin Eidenberg) donne tout son poids au portrait omniprésent de Marie et, image intense et magique, l’anime quand Paul croit l’entendre depuis l’au-delà à la fin du premier tableau. Au second, l’ambiance de cabaret confinant au peep-show qui accompagne la troupe des acolytes de Marietta peut paraître moins heureuse et plus triviale. On pourra aussi regretter l’absence de toute allusion à Bruges, arrière-plan si fondamental dans le roman originel de Georges Rodenbach. Le spectacle est néanmoins, au final, d’une grande force et d’une rare intelligence.

Le Paul de inquiète quelque peu au début, en difficulté dans l’aigu. Puis la voix se libère, retrouve sa vaillance et, surtout, démontre son étonnante résistance pour assumer jusqu’au bout et sans entracte la terrible écriture du rôle. Sa relative gaucherie sied parfaitement à ce personnage névrosé, retiré du monde et qui ne vit que dans le souvenir de son passé perdu. Perle absolue, a tout pour convaincre en Marietta ; belle et sculpturale, scéniquement à l’aise et même délurée, elle s’y investit pleinement et réussit un portrait proche de l’idéal de séductrice peu farouche, presque vulgaire et intensément sensuelle. Sur le plan vocal, il est incroyable d’entendre cette Pamina, cette Arabella, cette Gilda, darder sans difficulté ses aigus ronds et pleins et passer sans fatigue l’imposante masse orchestrale. En Franck, on retrouve avec plaisir le timbre somptueux et le legato soyeux de . On regretterait presque qu’il n’assume pas aussi le rôle de Fritz et le sublime air du Pierrot, mais s’y révèle pleinement adéquat. Nadine Weissmann impressionne en Brigitta, voix de contralto profonde et intense, cependant non dénuée d’aigu. Enfin, la troupe des amis de Marietta réussit une belle performance, à la fois homogène et suffisamment contrastée dans ses individualités.

Et quel bonheur, enfin, de constater l’excellence du niveau auquel est parvenu l’, au grand complet pour cette partition post-romantique, sous la baguette experte et énergique de . La seule menue réserve portera sur un léger manque, en puissance et plénitude, lors des transitions orchestrales entre les tableaux. Mais pour le reste, tout y est : la luxuriance des couleurs, la volupté du Lied de Marietta, le mystère de l’intervention de Marie, le caractère sombre et implacable du troisième tableau. Que du bonheur, vous disait-on ! Et audiblement, le public nancéien en a été ravi.

Crédit photographique : (Marie / Marietta) © Opéra national de Lorraine

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 9-V-2010. Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) : Die tote Stadt [La Ville Morte], opéra en trois tableaux sur un livret de Paul Schott. Mise en scène : Philipp Himmelmann. Décors : Raimund Bauer. Costumes : Bettina Walter. Lumières : Gérard Cleven. Vidéo : Martin Eidenberg. Maquillages et Coiffures : Elise Kobisch-Miana. Avec : Michael Hendrick, Paul ; Helena Juntunen, Marietta / Marie ; Thomas Oliemans, Franck ; Nadine Weissmann, Brigitta ; André Morsch, Fritz ; André Post, Victorin / Gaston ; Yuree Jang, Juliette ; Aurore Ugolin, Lucienne ; Alexander Swan, Comte Albert. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell), Chœur d’enfants Les Mirabelles, Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction : Daniel Klajner

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