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Péter Eötvös dirige son cinquième opéra à Strasbourg

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 25-IX-2010. Péter Eötvös (né en 1944) : Love and Other Demons, opéra en 2 actes sur un livret de Kornél Hamvai. Création française. Mise en scène : Silviu Purcãrete ; décors et costumes : Helmut Stürmer ; vidéo : Andu Dumitrescu. Avec : Allison Bell, Sierva Maria ; Robert Brubaker, Don Ygnacio ; Miljenko Turk, Père Cayetano Delaura ; André Riemer, Abrenuncio ; Sorin Draniceanu, Don Toribio ; Jovita Vaskeviciute, Dominga de Adviento ; Susan Bickley, Josefa Miranda ; Laima Jonutyte, Martina Laborde. Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon), Orchestre Philharmonique de Strasbourg, direction : Péter Eötvös

Love and Others Demons

L’Opéra national du Rhin poursuit son ouverture de saison avec un opéra contemporain, en parallèle du Festival Musica ; après le Richard III de Battistelli en 2009, c’est Love and Other Demons de qui est à l’affiche cette année, une commande de Glyndebourne où l’opéra a été crée le 10 août 2008 sous la direction de . Ce cinquième ouvrage lyrique du compositeur hongrois fut conçu presque en même temps que cet autre ouvrage lyrique, crée la même année à Lyon, Lady Sarashina : c’est dire l’extraordinaire puissance créatrice du musicien qui se trouvait ce soir dans la fosse, dirigeant les forces vives de l’orchestre de Strasbourg tiré vers le haut par ce chef hors norme.

Familier du milieu théâtral qu’il a beaucoup fréquenté à Budapest, Eötvös aime renouveler radicalement l’aventure dramaturgique en «changeant de peau» à chaque nouvelle œuvre : sans nostalgie aucune pour l’abstraction virtuose de Trois sœurs ou l’épure exquise de Lady Sarashina, c’est l’univers baroque et flamboyant de Gabriel García Márquez qui sert cette fois de toile de fond à Love and other Demons tiré du roman éponyme de l’écrivain colombien qu’il situe dans le monde tropical et magique du XVIIIe siècle. Le librettiste hongrois Kornél Hamvai y taille un très beau texte en deux actes ménageant, outre l’anglais dominant, une pluralité de langues (l’espagnol, le latin et le Yorouba, la langue secrète des esclaves africains) orientée vers le multiculturalisme souhaité par le compositeur.

Sujet brûlant d’actualité, Love and Other Demons nous parle de diabolisation et de l’amour entre un prêtre et une jeune fille de douze ans. C’est la morsure d’un chien lors d’une éclipse de soleil qui serait la cause du bouleversement qui s’opère dans le corps et l’esprit de la jeune Sierva Maria désormais possédée par le démon aux yeux de ceux qui la jugent ; tenue prisonnière dans un couvent où elle doit être «soignée», elle envoûte le prêtre chargé de l’exorcisme qui, possédé à son tour par les démons de l’amour, exacerbe la violence de son entourage en faisant basculer l’action dans le fantastique d’une nuit de Walpurgis.

Conçue dans le décor unique d’une ancienne cathédrale gothique en ruine dont une vidéo vient, par intermittence, animer les murs, la mise en scène du hongrois ne fait pas dans l’économie : si le premier acte, un rien profus, capte l’attention constamment sollicitée en vertu de cette volonté assumée de lier la dimension narrative à un onirisme latent (squelette en chapeau et ménagerie de bêtes monstrueuses), le deuxième acte centré sur la scène de l’exorcisme est traité avec un hyperréalisme outrancier qui évolue, dans le grand-guignolesque, vers une saturation de l’espace, dommageable autant qu’indigeste : ce qu’évitera tout du long une partie d’orchestre visant au contraire à la transparence et à la fluidité.

Toujours soucieux d’acoustique et de projection du son – on se souvient du deuxième orchestre en fond de scène pour Trois sœurs opte ici pour un orchestre en fosse mais dans une disposition en miroir favorisant la diffusion stéréophonique et les effets très subtils d’écho/réverbération. L’écriture orchestrale très ouvragée et d’une inventivité puissante est souvent mise au service du timbre en adéquation étroite avec la dramaturgie telle cette cloche fêlée qui résonne presque ironiquement dans les lieux de l’inquisition ou l’alliage gris-bleu des célesta, harpe et vibraphone dans l’ouverture d’orchestre pour camper l’effet singulier de l’éclipse de soleil ; ou encore l’amplification du chœur mâtiné de grégorien des nonnes recréant l’acoustique de la nef d’église.

Côté plateau, l’aspect quasi «bel cantiste» revendiqué par le compositeur – on reste cependant bien loin du modèle – est servi par un excellent casting de chanteurs pour qui Eötvös écrit de véritables parties solistes dans la langue et le style de chaque personnage (mélismes arméniens pour le médecin, berceuse africaine de Dominga). L’héroïne australienne , que la mise en scène n’épargne pas, éblouit tant par sa présence scénique irradiante que par la fulgurance de ses aigus diaboliques. Parmi les autres dames, la mezzo-soprano (Martina) est saisissante dans ses oripeaux de folle ; l’air de Don Ygnacio par le ténor américain Robert Brubaker est d’une grande beauté expressive au premier acte ; remarquables également, le ténor André Riemer (Abrenuncio) et le baryton (Delaura, le Père amoureux) ont en commun la clarté d’élocution et la jeunesse d’un timbre merveilleusement épanoui tandis que la basse plus large de campe avantageusement le Père persécuteur Don Toribio.

Le Chœur de l’Opéra national du Rhin et l’ conduits de main de maître assurent une remarquable prestation trop souvent oblitérée par la surenchère visuelle du plateau et l’on serait en droit de rappeler ce précepte édifiant de García Márquez lui-même concernant sa propre recherche artistique : «Plus l’écriture est transparente, plus on découvre la poésie ».

Crédit photographique : (Serva Maria), (Josefa Miranda) ; (Martina Laborde), (Don Toribio, de dos), (Josefa Miranda) © Alain Kaiser / Opéra national du Rhin

 

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 25-IX-2010. Péter Eötvös (né en 1944) : Love and Other Demons, opéra en 2 actes sur un livret de Kornél Hamvai. Création française. Mise en scène : Silviu Purcãrete ; décors et costumes : Helmut Stürmer ; vidéo : Andu Dumitrescu. Avec : Allison Bell, Sierva Maria ; Robert Brubaker, Don Ygnacio ; Miljenko Turk, Père Cayetano Delaura ; André Riemer, Abrenuncio ; Sorin Draniceanu, Don Toribio ; Jovita Vaskeviciute, Dominga de Adviento ; Susan Bickley, Josefa Miranda ; Laima Jonutyte, Martina Laborde. Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon), Orchestre Philharmonique de Strasbourg, direction : Péter Eötvös

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