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Platée, la jeunesse sort des marais

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Toulouse, Nouveau Théâtre Jules Julien. 01-X-2010. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Platée Ballet bouffon en trois actes et un prologue sur un livret d’Adrien-Joseph Le Valois d’Orville. Mise en scène : Patrick Abéjean ; costumes : Sohüta ; lumières : Amandine Gérome. Avec : Paul Crémazy, Platée ; Aurélie Fargues, Thalie / La Folie ; Emmanuel Gardeil, un satyre / Jupiter ; Pierre-Emmanuel Roubet, Thespis / Mercure ; Omar Hasan, Momus ; Cécile Laroche, Amour / Clarine ; Jean-Manuel Candenot, Cithéron ; Stéphanie Barreau, Junon. Chœur et orchestre À Bout de souffle. Direction musicale : Stéphane Delincak

Il est assez audacieux pour ne pas dire culotté de la part d’une jeune troupe de s’engager dans un projet aussi ambitieux que Platée, alors que la production de et , largement reprise à l’Opéra de Paris, fait référence et qu’à Strasbourg, propose une vision post moderne du chef-d’œuvre de Rameau. On notera avec malice le clin d’œil ou le pied de nez à , qui dirige la scène nationale de la ville rose depuis plusieurs années…

Il y a un côté shakespearien dans ce ballet bouffon où Rameau puise abondamment dans la tragédie lyrique du siècle précédent pour en détourner les codes et créer un nouveau spectacle, celui que le chœur des vendangeurs demande à Thespis et Momus au prologue : «Je viens avec Momus en former un spectacle pour corriger les défauts des humains… Cherchons à railler en tous lieux, soumettons à nos ris et le ciel et la terre : livrons au ridicule une éternelle guerre, n’épargnons ni mortels ni dieux… Formons un spectacle nouveau». Au milieu du XVIIIe siècle, cet ouvrage s’avère à la fois nouveau et révolutionnaire. Il prélude à la querelle des bouffons en se plaçant sous la protection de Bacchus pour conter une fable ordonnée par Momus, le dieu de la dérision. Avec un génie musical sans pareil, Rameau pose la question très actuelle de l’illusion et de la vérité. L’orgueilleuse et naïve nymphe Platée l’apprend à ses dépens dans cette farce présentant une image grotesque et dérisoire de l’amour. Il n’est pas très étonnant que l’ouvrage créé pour le mariage du dauphin avec une infante d’Espagne plutôt disgracieuse n’ait pas plu à la cour de Versailles. Dans ce jeu de travestissement permanent où chacun prend la place d’un autre, tout n’est que désordre, ridicule, bassesse et vanité. En fait, il s’agit d’une comédie terriblement humaine, où les dieux de l’Olympe étalent leurs faiblesses et leurs turpitudes aux dépens des mortels.

Cette production vivifiante et pleine de jeunesse de la comédie lyrique de Rameau est née de la rencontre entre le musicien et chef d’orchestre et le metteur en scène Patrick Abéjean. Après un premier essai scénique avec Didon et Énée de Purcell, le choix de Platée s’est rapidement imposé par rapport au rôle central du chœur et aux capacités de l’orchestre formé d’instrumentistes rompus à ce répertoire en jouant avec les formations baroques les plus en vue (, , Ensemble Baroque de Limoges, , , Pygmalion, l’Arpeggiata, , Les Arts Florissants, Le Concert Spirituel, Le Parlement de Musique, Amsterdam Baroque Orchestra…). D’ailleurs, sous la baguette à la fois précise, souple et énergique de , l’ensemble offre de belles couleurs, respirant de la pulsation baroque avec le timbre des harmonies ramistes. On a particulièrement goûté la justesse du hautbois de Yoanne Gillard accouplé au basson de Hiram Santos dans le redoutable accompagnement de l’air de Clarine en forme de sommeil «Soleil fuis de ces lieux». Très à l’aise dans les ritournelles, on aura toutefois remarqué un coup de fatigue dans la symphonie introductive du 2e acte.

La mise en scène intemporelle de Patrick Abejean mise sur le côté écologique avec un sobre décor en fond de roseaux, habillé par les lumières inventives d’Amandine Gérôme. Il joue pleinement le côté burlesque avec un Mercure rocker et Jupiter sortant d’un nuage de ballons immaculés…Très présent tout au long de l’ouvrage, le chœur amateur assume sa partition de façon expressive avec une diction du Français compréhensible, tandis que les rôles solistes sont confiés à de jeunes chanteurs en début de carrière. Le Platée de Paul Crémazy est musicalement à la peine dans une partition d’une grande difficulté, mais il compense par une forte présence scénique, émouvant dans l’aveuglement de son personnage. Le baryton campe un Cithéron diplomate et bienveillant avec de très belles basses, tandis qu’ interprète un Jupiter cynique à souhait et Stéphanie Barreau une Junon bafouée avec dignité… L’ancien rugbyman devenu chanteur lyrique Omar Hasan est désopilant en Momus, également sensible à la tendresse. La surprise de la soirée vient du ténor Pierre-Emmanuel Roubet en Thespis et surtout un Mercure facétieux, à la voix puissante et claire, qui domine la distribution avec la brillante Folie d’. Délurée, mutine et touchante, la jeune soprano rend justice avec virtuosité à ses deux airs redoutables.

Conscient que le travail ait porté sur le chant et le jeu scénique, on regrettera toutefois que les ballets et intermèdes, vivement interprétés par l’orchestre, soient seulement évoqués et mimés par le chœur, à l’exception d’une hilarante apparition de trois Grâces travesties. Il s’agit certes d’une modeste production mêlant un chœur amateur à de jeunes chanteurs et musiciens d’un niveau fort encourageant, mais l’on passe une très agréable soirée. Les mines réjouies du public en témoignent, à la fois heureux d’avoir découvert une œuvre relativement peu jouée et étonné d’une telle production dans un (petit) théâtre toulousain.

Crédit photographique : © Alain Huc de Vaubert

 

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Toulouse, Nouveau Théâtre Jules Julien. 01-X-2010. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Platée Ballet bouffon en trois actes et un prologue sur un livret d’Adrien-Joseph Le Valois d’Orville. Mise en scène : Patrick Abéjean ; costumes : Sohüta ; lumières : Amandine Gérome. Avec : Paul Crémazy, Platée ; Aurélie Fargues, Thalie / La Folie ; Emmanuel Gardeil, un satyre / Jupiter ; Pierre-Emmanuel Roubet, Thespis / Mercure ; Omar Hasan, Momus ; Cécile Laroche, Amour / Clarine ; Jean-Manuel Candenot, Cithéron ; Stéphanie Barreau, Junon. Chœur et orchestre À Bout de souffle. Direction musicale : Stéphane Delincak

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