L’Intercontemporain et ses héros

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris, Cité de la musique. 14-XII-2010. Franco Donatoni (1927-2000) : Flag pour treize instruments ; Gérard Grisey (1945-1998) : Jour, Contre jour pour 13 musiciens, orgue électrique et bande magnétiquer 4 pistes ; Yann Robin (né en 1974) : Vulcano pour 29 instruments. Ensemble Intercontemporain ; direction Susanna Mälkki

Relayant la cohorte des héros que la Cité de la Musique célèbrait du 7 au 16 décembre, le concert de l’ invoquait directement les dieux : ceux de l’Antiquité égyptienne d’abord avec Râ, le dieu-soleil dans la pièce de puis Vulcain, le dieu grec de la forge dans la pièce commandée à par l’Ensemble et dont nous entendions ce soir la création parisienne.

Flag (1987), une courte pièce de , faisait office d’ouverture festive voire même opératique. L’écriture inventive et la facture originale du compositeur véronais n’ont pas pris une ride : d’aspect ludique et farceur, cette musique théâtrale et très volubile ménage des parties solistes redoutables, brillamment assumées par les solistes de l’Intercontemporain.

La lumière déclinait sur le plateau au commencement de Jour, Contre jour (1979), une pièce d’une étrange beauté de , inspirée par la lecture du Livre des Morts égyptiens. L’œuvre fait référence au Dieu Râ qui parcourt dans sa barque la voûte céleste pendant la journée et traverse le royaume des morts dans l’autre sens pendant la nuit. C’est la trajectoire du soleil – plus exactement le changement progressif des ombres portées – que veut traduire ici le compositeur adjoignant aux 13 instrumentistes un orgue électrique et une bande magnétique pour la réalisation des sons bruités. L’œuvre, une des plus radicale du genre, relève du «processus» cher au compositeur spectral – de «l’attente interminable du matin vers les premières vibrations lumineuses [… ] jusqu’à l’attente interminable de la nuit» – sans aucun événement saillant qui en vienne perturber le cheminement. Tout s’accomplit ici dans une lenteur et une ténuité d’évolution extrêmes : un défi lancé aux interprètes – d’une concentration sans faille – et à l’auditeur, mis en condition par les dégradés de lumière de la salle, et invité à s’immerger dans le son pour en percevoir les sensibles fluctuations.

Après la série d’Art of Metal s’aventurant à la marge du son, Vulcano, l’œuvre nouvelle de en appelle à Vulcain et aux manifestations redoutées de ce dieu du feu et des métaux. La composition de grand format (37’), crée en septembre dernier à Musica, convoque la presque totalité des musiciens de l’Ensemble Intercontemporain pour qui l’œuvre est écrite et dédiée – ainsi qu’à . Soucieux de projection du son – s’y emploie avec une efficacité hors norme – le compositeur opte pour un dispositif scénique symétrique cerné par un important pupitre de percussions et fait une large place aux registres graves (deux contrefagotts, trois clarinettes contrebasses …) dont les émanations bruitistes sont comme la toile de fond sur laquelle viennent s’inscrire les violentes déflagrations sonores. La grande forme, qui n’évite pas certains errements, procède par vagues successives et éruptives sans jamais consentir au déferlement spectaculaire. Si cuivres et percussions sont très souvent sollicités sous forme de «riffs» musclés et flamboyants, le traitement des cordes y est particulièrement original, projetant un matériau souvent saturé d’une toute autre plastique sonore. Aux trois quarts de l’œuvre, les fulgurants multiphoniques des trois clarinettistes qui vrillent l’espace avec une intensité prodigieuse sont désormais la signature de ce maître de l’énergétique musicale qu’est Yann Robin.

Crédit photographique : Yann Robin © Yann Robin

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