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Cachafaz d’Oscar Strasnoy : Raulito reine des anthropophages

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra-Comique. 14-XII-2010. Oscar Strasnoy (né en 1970) : Cachafaz, tragédie barbare en 2 actes et en vers, sur un livret de Copi. Mise en scène : Benjamin Lazar. Décors : Adeline Caron. Costumes : Alain Blanchot. Lumières : Christophe Naillet. Avec : Lisandro Abadie, Cachafaz ; Marc Mauillon, Raulito ; Les cris de Paris, les voisines et les voisins. Ensemble 2E2M, direction : Geoffroy Jourdain.

Commande d’État et du Théâtre de Cornouailles, à Quimper, Cachafaz s’appuie sur la «tragédie barbare» de Copi. L’action se passe au cours des années 1920, dans un quartier de Montevidéo (donc en face de Buenos-Aires) où vivent des travailleurs immigrés. Parmi eux, un couple atypique – un boucher au chômage et un travesti qui ne veut plus se prostituer – tue accidentellement un policier, en fait de la charcuterie qui finit par nourrir tout un voisinage affamé. Ce qui est accident se répète et devient la source d’une économie souterraine (parmi les trucidés, l’oncle de Raulito, un commissaire). La police, qui finit par encercler cette communauté, tue Cachafaz et Raulito, enlacés.

Une langue haute en couleur et un argument joyeusement transgressif (le travestissement, l’anthropophagie gourmande et l’assassinat de membres des forces de l’ordre) ne font pas oublier que, au milieu de ce tragique humain qu’il regarde pourtant avec un ravageur sarcasme, Copi se rapproche de Jean Genet ou de Rainer-Werner Fassbinder : l’homosexualité y est inéluctablement liée à la fange, pas seulement sociale. Avec, ici, une singularité : la mort du couple uni semble prolonger les morts et assomptions transfiguratrices (Wagner) qui caractérisent la culture occidentale. Signalons également que, au début du second acte, la mort de l’oncle de Raulito fait dériver la pièce vers un irrationnel à tout le moins inattendu.

Se saisissant d’un livret touffu et «baroque» (au sens originel : une pierre fort irrégulière), crée et sait faire vivre des objets musicaux – certains sont de son cru, d’autres empruntent à des lieux communs (notamment des fragments de tangos) – et les théâtralise avec gourmandise. Nerveusement aphoristiques, ces éléments sont volontairement ressassés, tant aux voix qu’aux huit instruments, soient : trois vents (clarinette, trompette et trombone), deux cordes (violon et contrebasse), un orgue Hammond, une guitare électrique et un percussionniste. Par sa nomenclature, cet ensemble fait songer à L’histoire du soldat. Remarquons que y évite l’instrument qui «fait» couleur locale : le bandonéon. En majeure part, l’écriture vocale est une façon de récitatif que ponctuent quelques arie et des passages en parlando. Longue d’une heure quarante, la partition est vive et se nourrit avantageusement de ses ressassements, jusqu’au début du second acte : le basculement vers l’irrationnel que Copi impose aurait dû faire également dériver l’écriture musicale. Or il n’en est rien : Oscar Strasnoy poursuit son langage préalable, au risque de se bloquer lui-même. En sa dernière demi-heure, Cachafaz retient moins l’attention. Dommage, car, jusque-là, l’ouvrage est accompli.

Un sort presque identique attend et atteint la production scénique. Saluons le décor, très inventif : à cour, en avant-scène et couvrant la moitié de la fosse d’orchestre, un plancher où se tient le modeste appartement du couple, avec son matelas et ses trappes en guise de placards et de cachettes à nourriture et autres objets, et avec sa porte qui donne accès au reste du plateau ; puis toute la profondeur du plateau est occupée par un amphithéâtre gradiné (l’espace démocratique où débat cette communauté humaine) que surmonte une galerie à balustrade (la circulation donnant accès aux logements où vivent ces travailleurs immigrés). Ajoutons des costumes chatoyants, Raulito étant particulièrement bien servi. Hélas, le vaste espace en devant de l’amphithéâtre est saturé d’une épaisse couche de fripes qui gêne les circulations humaines. se prive là de libertés et d’une écriture spatiale qui auraient évité la répétition des mêmes trajectoires scéniques, surtout à partir du second acte où, lui aussi, aurait dû faire dériver son propos scénique. Cette entrave volontaire est d’autant plus dommage que le premier savoir-faire de – la direction d’acteurs – s’exerce ici finement : les relations entre Cachafaz et Raulito sont rendues selon un double registre, si difficile à trouver, entre une véritable histoire d’amour et son malheureux cadre social. Notamment, la composition de , en traversti, est marquante.

L’équipe musicale est remarquable. En taureau sombre, frappe par son impressionnante densité. Et en travesti, évite tous les pièges d’un tel rôle : conjurant l’anecdotique et l’aguicheur, il compose une figure toujours sincère de grand amoureux. Chapeau bas à ce chanteur qui, dans un répertoire allant de Machaut à la musique d’aujourd’hui, en passant par l’opéra baroque et Pelléas, se fabrique une carrière exceptionnelle et d’une probité au-delà de tout éloge. Une fois encore, rappelle qu’il est, avec le trop discret Mikrokosmos que dirige , ce qui, en France, se fait de mieux en matière de chœur de chambre. Quant à , son travail est de haut vol : soutien précis et constant des chanteurs, il n’en oublie pas que, à la tête d’un 2E2M très affuté, il est le grand patron de cette production. À voir sans faute lors des deux prochaines reprises en janvier à Bourges et Saint-Etienne.

Crédit photographique : Marc Mauillon (Raulito) et (Cachafaz) © Nathaniel Baruch

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