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Une bosse ne fait pas un Rigoletto

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Turin. Teatro Regio. 17-IV-2011. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Rigoletto, opéra en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après Le Roi s’amuse de Victor Hugo. Mise en scène et lumières : Fabio Banfo. Décors : Luca Ghirardosi. Costumes : Valentina Gaspani. Avec : Gianluca Terranova, Il duca di Mantova ; Franco Vassallo, Rigoletto ; Irina Lungu, Gilda ; Andrea Papi, Sparafucile ; Laura Brioli, Maddalena ; Letizia del Magro, Giovanna  ; Ziyan Atfeh, Monterone ; Marco Camastra, Marullo ; Antonio Feltracco, Matteao Borsa ; Francesco Musinu, Comte Ceprano ; Ivana Cravero, Comtesse Ceprano ; Sabrina Amè, Page. Chœur et Orchestre du Teatro Regio (chef de chœur : Claudio Fenoglio), direction musicale : Patrick Fournillier. 



Quand résonnent les premières notes de l’ouverture, le rideau se lève sur une profonde pénombre où on distingue péniblement quelques grandes portes argentées disposées le long d’une rue de longs escaliers.

Brusquement, une femme visiblement effrayée déboule. Tapis dans l’ombre, deux hommes se lèvent et saisissent la jeune fille à bras le corps pour la violenter. Elle se dégage, poursuit sa fuite, pour tomber aux pieds d’un fauteuil de bois où se vautre le Duc de Mantoue, secondé par Rigoletto, assis sur l’accoudoir du siège. La jeune femme est happée par le Duc qui l’enlace. Alors qu’on entend les derniers accents de l’ouverture, la lumière s’éteint d’un coup, laissant la scène dans le noir total. Scène saisissante, magnifique de théâtralité. Un choc théâtral superbe qui ne durera malheureusement que ces quelques instants.

Dès qu’entre le chœur, l’émotion forte laissée par cette première image retombe lamentablement. Même si l’agitation orchestrée de la cour entrant en scène, foule se racontant avec vivacité les derniers évènements prolonge de quelques instants la vision théâtrale du début, elle se fige soudain. Comme si les chanteurs avaient paralysé le metteur en scène. Fabio Banfo, lauréat de la mise au concours de cette mise en scène par le Teatro Regio, en est certes à sa première expérience lyrique. Cela ne l’excuse pourtant pas de ne pas avoir saisi la dramaturgie de cet opéra. Trop sage, son Rigoletto ne souligne pas la fresque de la licence, du sexe, du plaisir des nantis et sa Gilda n’est pas qu’une autre femme que le Duc de Mantoue accrocherait à son palmarès. Elle est celle qu’il semble aimer pour la première fois. Le Ella mi fu rapita que chante le Duc ne dit rien d’autre ! Restent pourtant quelques scènes non dénuées de belle théâtralité. Comme par exemple, lorsque de Duc se désole de ce que Gilda lui a été enlevée et, qu’il repousse les courtisanes cherchant à le consoler. D’autres scènes, au contraire, frisent le ridicule. A l’image de Gilda, endormie entre les branches d’un arbre mort, ou lorsque, après avoir été assassinée par Sparafucile, couchée dans une caisse-cercueil, elle s’en extirpe pour agoniser tel un Marat dans sa baignoire.

Le décor, fait d’armoires monumentales dont l’intérieur couvert de plaques de métal, servent à la fois d’illustration aux ambiances des intérieurs riches de l’habitation du Duc alors que le dos de bois, celles de la modestie de la maison de Rigoletto ou de Sparafucile, pouvait s’avérer d’une efficacité intéressante. Malheureusement, certains positionnements de ces «meubles» se perdent dans l’immense ouverture de scène du Teatro Regio faisant perdre une grande partie de la dramaticité de ce décor. Quant aux costumes, volontairement taillés dans des tricots de laine, s’ils veulent souligner la froideur des lieux et de la société entourant la cour du Duc, ils perdent de leur intensité dramatique en raison du manque de caractérisation de l’intrigue.

Sur scène, sans réelle direction d’acteurs, les principaux protagonistes usent de leur métier pour incarner les personnages. Mais une bosse dans le dos ne suffit pas à incarner un Rigoletto. Théâtralement, peu convaincant (surtout dans son rôle de bouffon), le baryton est vocalement somptueux. La voix claire, le legato enviable, il domine le plateau musical. Grâce aux contrastes de ses couleurs vocales, il terrifie quand il s’emporte contre la société des nantis avec son Cortigiani, vil razza dannata puis se fait bientôt d’une tendresse infinie quand il termine cet air avec un bouleversant Ebben, piango…

Le ténor (Il duca di Mantova), considéré par tous comme le meilleur Duc du moment, possède en effet toute la tessiture du rôle. Il s’y sent à l’aise même si sa voix claironnante manque parfois de la finesse du chant qu’on attend de la noblesse de son rang. Dommage, car il en est pourtant tout à fait capable ainsi qu’il l’exprime dans une vidéo pirate de sa magnifique romance Parmi veder le lagrime.

La soprano (Gilda) souffre manifestement du manque de direction d’acteurs. Empruntée dans ses mouvements scéniques, elle perd la théâtralité que sa voix ne peut compenser pour la rendre totalement crédible.

Roulant des yeux, le regard glaçant, la basse (Sparafucile) s’inscrit comme un magnifique acteur. Encore jeune, la verdeur de sa voix semble toutefois ne pas avoir encore la maturité du personnage.

Autre basse, le syrien Ziyan Atfeh (Monterone) fait deux petites apparitions –le rôle étant ce qu’il est !- très remarquées. Avec une voix impressionnante, sa colère, sa malédiction, glace le sang.

Dans la fosse, l’orchestre du Teatro Regio est méconnaissable. Alors qu’il brillait de mille feux dans sa récente prestation des Vespri Siciliani, il apparaît ici terne, engoncé, comme enfoui dans une expression étouffée de la musique pourtant si scintillante de la musique de Verdi. La faute à la direction sans âme et sans intérêt de . Le chœur du Regio est, comme à son accoutumée, très au fait de sa musique, même si, encore à cause de la direction de Fournillier, il se retrouve parfois en légers décalages.

Crédit photographique : (Rigoletto) ; (Il duca di Mantova), (Rigoletto) © Ramella & Giannese

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Turin. Teatro Regio. 17-IV-2011. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Rigoletto, opéra en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après Le Roi s’amuse de Victor Hugo. Mise en scène et lumières : Fabio Banfo. Décors : Luca Ghirardosi. Costumes : Valentina Gaspani. Avec : Gianluca Terranova, Il duca di Mantova ; Franco Vassallo, Rigoletto ; Irina Lungu, Gilda ; Andrea Papi, Sparafucile ; Laura Brioli, Maddalena ; Letizia del Magro, Giovanna  ; Ziyan Atfeh, Monterone ; Marco Camastra, Marullo ; Antonio Feltracco, Matteao Borsa ; Francesco Musinu, Comte Ceprano ; Ivana Cravero, Comtesse Ceprano ; Sabrina Amè, Page. Chœur et Orchestre du Teatro Regio (chef de chœur : Claudio Fenoglio), direction musicale : Patrick Fournillier. 



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