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L’Enlèvement au Sérail à Strasbourg : Prisonniers de l’amour

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 11-V-2011. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Die Entführung aus dem Serail, singspiel en trois actes sur un livret de Gottlieb Stephanie der Junge, d’après la pièce de Christoph Friederich Bretzner. Mise en scène : Waut Kœken. Décors : Yannick Larivée. Costumes : Carmen Van Nyvelseel. Lumières : Glen D’haenens. Avec : Laura Aikin, Konstanze ; Szabolcs Brickner, Belmonte ; Daniela Fally, Blonde ; Markus Brutscher, Pedrillo ; Reinhard Dorn, Osmin ; Christoph Quest, Pacha Selim ; Fan Xie, Violeta Poleksic, Hervé Huyghues-Despointes, Young-Min Suk, Solistes du Chœur. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (direction : Michel Capperon). Orchestre philharmonique de Strasbourg ; direction : Rinaldo Alessandrini

Des encadrements de portes vides qui tournoient ou enferment en un cercle carcéral. Des couples hésitants qui se cherchent, se perdent, se recomposent dans les transparences du décor et les effets de miroir de la scénographie. Des lits multipliés comme autant d’appels au passage à l’acte, charnel s’entend, dans un univers à la Fragonard par les couleurs, les matières, les costumes et les masques. Bien plus que les «turqueries» à la mode de l’époque, le jeune metteur en scène Waut Kœken a perçu dans ce sérail où nous invite Mozart tous les fantasmes qu’y projetait l’homme du XVIIIème siècle, le rêve d’un monde où érotisme et liberté sexuelle seraient la loi. Konstanze et Belmonte, Blonde et Pedrillo ne sont pas prisonniers d’un harem mais avant tout de leurs sentiments amoureux, de leur dépendance à l’autre qui n’exclut cependant pas la tentation d’un ailleurs surtout quand elle prend, comme pour Konstanze, l’apparence séduisante et virile d’un Pacha Selim. Dans ce dédale des passions et du désir, ils sont en fait «prisonniers de l’amour».

Il y a hélas un monde entre des idées, si pertinentes soient elles, et leur traduction scénique. L’esthétique décor de Yannick Larivée tourne rapidement à vide, trop encombrant et dépourvu de lisibilité et de justification dramaturgique. La mise en scène ne propose le plus souvent qu’une agitation assez stéréotypée mais peine clairement à rendre intelligibles ses intentions initiales. Défaut rédhibitoire chez Mozart, sondeur comme personne de l’âme humaine, des silhouettes s’agitent, tout juste esquissées, sans chair, sans présence et ne parviennent qu’épisodiquement à nous intéresser à leurs affres et leurs atermoiements.

A la décharge du metteur en scène, la faute en incombe aussi à une distribution globalement plus préoccupée à surmonter les considérables difficultés vocales de la partition et à suivre la battue du chef qu’à faire vivre scéniquement des personnages. C’est notamment le cas du Belmonte anxieux de , dont la joliesse du timbre et le physique de jeune premier ne suffisent pas à faire oublier d’importantes difficultés dans l’émission et le placement de la voix. Moins exposé, est bien plus à l’aise et plus consistant en Pedrillo un peu trop trompetant. La Blonde de Daniella Fally a pour elle un abattage scénique accompli et un suraigu aisé quoique pointu et parfois fâché avec la justesse. Moins truculent mais plus humain qu’à l’accoutumée, l’Osmin de Reinhard Dorn possède encore des graves sonores mais souffre dans une registre aigu désormais blanchi et élimé. Enfin, malgré une voix qui s’est durcie et un vibrato moins contrôlé, campe une Konstanze de belle facture, nuançant un touchant «Traurigkeit» et assumant de bout en bout un «Martern aller Arten», alternance de colère vipérine et de supplications attendries, qui fait enfin décoller le spectacle.

Du côté de la fosse, soigne l’articulation et la fluidité mais sa direction propre et nette manque cependant d’aspérités et de surprises. L’ y répond avec une belle rondeur des timbres et une relative pauvreté de contrastes et de couleurs instrumentales. Au rideau final, cet Enlèvement au Sérail n’aura pas su soulever l’enthousiasme du public qui s’est contenté d’applaudissements polis.

Crédit photographique : photo © Alain Kaiser

 

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 11-V-2011. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Die Entführung aus dem Serail, singspiel en trois actes sur un livret de Gottlieb Stephanie der Junge, d’après la pièce de Christoph Friederich Bretzner. Mise en scène : Waut Kœken. Décors : Yannick Larivée. Costumes : Carmen Van Nyvelseel. Lumières : Glen D’haenens. Avec : Laura Aikin, Konstanze ; Szabolcs Brickner, Belmonte ; Daniela Fally, Blonde ; Markus Brutscher, Pedrillo ; Reinhard Dorn, Osmin ; Christoph Quest, Pacha Selim ; Fan Xie, Violeta Poleksic, Hervé Huyghues-Despointes, Young-Min Suk, Solistes du Chœur. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (direction : Michel Capperon). Orchestre philharmonique de Strasbourg ; direction : Rinaldo Alessandrini

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