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Les 75 ans de l’Orchestre national de Belgique

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L’Orchestre national de Belgique fête ses 75 ans. Seul orchestre symphonique national, et donc fédéral, de la Belgique, il peut s’enorgueillir d’une très riche histoire débutée avec les plus grands chefs d’orchestre d’alors. Pilier incontournable des saisons belges, ResMusica vous présente ce parcours.

 

L’Orchestre symphonique de Bruxelles

En 1929, Le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, centre culturel construit par Victor Horta était inauguré en grande pompe. Il ambitionnait d’imposer la ville aux plus hauts rangs internationaux. Comme toute capitale européenne d’alors, Bruxelles comptait des associations symphoniques qui animaient les soirées orchestrales de la capitale. Mais, il manquait, une phalange symphonique de haut niveau, en résidence au Palais des Beaux-Arts.

En 1931, l’Orchestre symphonique de Bruxelles fut porté sur les fonts baptismaux, sous le patronage de la Reine Elisabeth. À l’origine de cette initiative, on retrouvait Désiré Defauw, chef d’orchestre et directeur des Concerts du Conservatoire et des Concerts Defauw. Ce musicien au caractère entier devint le premier directeur de l’orchestre. Les nouveaux musiciens étaient recrutés par voie de concours et, comme de tradition à l’époque, ils étaient rémunérés au cachet.

Le concert inaugural se déroula le 7 novembre 1931. Il était dirigé par le chef d’orchestre roumain Georges Georgescu accompagné au piano d’Alexandre Braïlowsky. Les premières années furent marquées par la présence d’invités de marque : les pianistes , Vladimir Horowitz et les chefs d’orchestre  et Erich Kleiber. Ce dernier  prit l’ascendant et devint, sans en porter officiellement le titre, le chef permanent du jeune orchestre.

En 1933, Kleiber était au pupitre de l’OSB pour une intégrale des symphonies de Beethoven étalée sur cinq concerts. Dès la saison 1933-1934, il assurait, secondé par Désiré Defauw, la direction de la majorité des prestations. Mais, en dépit de la qualité artistique, avec des premières mondiales comme celles de L’Aeneas du compositeur français et l’Envol d’Icare du chef d’orchestre-compositeur , l’institution boitait. Malgré ses talents de musicien, l’intransigeant et peu accommodant Désiré Defauw se vit rapidement critiqué pour sa gestion. La Société philharmonique de Bruxelles, organisatrice des concerts du palais des Beaux-Arts, reprit en main les affaires administratives de l’orchestre. Elle envisageait de faire de l’OSB un orchestre moderne avec un statut de salariés permanents pour les musiciens. L’Orchestre symphonique de Bruxelles fut donc dissout.

L’Orchestre national et les années d’or

L’Orchestre national de Belgique vit le jour, en 1936, sur les fondations de feu l’OSB. Sur la scène de son premier concert, le 25 octobre 1936, on retrouvait la plupart des musiciens de l’Orchestre symphonique de Bruxelles, même si, pour des raisons financières, l’effectif instrumental fut limité à 62 musiciens.

L’affiche marquait une continuité et le public bruxellois retrouva Erich Kleiber, qui assura une seconde intégrale des symphonies de Beethoven, mais aussi la plupart des grands musiciens de l’époque : , Victor de Sabata, Hans Knappebutsch, Wilhelm Backhaus, , Walter Gieseking. Aux côtés de ces valeurs sures, on pointait des jeunes espoirs d’alors : , ou le Belge Arthur Grumiaux. En 1939, l’orchestre se fit remarquer, sous la direction d’Erich Kleiber, au festival de Wiesbaden, en Allemagne, alors qu’il gravait la Symphonie n°2 de Beethoven pour la firme allemande Telefunken.

La Seconde Guerre mondiale marqua un ralentissement des activités. Des musiciens belges comme Louis Weemaels et Lodowijk De Vocht furent des animateurs de la vie musicale de la Belgique occupée. Le premier s’occupait des concerts pour les jeunes et le second se tailla un beau succès avec des concerts centrés sur les vastes fresques chorales : Requiem de Mozart, Stabat Mater de Pergolèse ou oratorio Jeanne au Bûcher d’Arthur Honegger. Cette dernière pièce fut même enregistrée, en 1943, par la Voix de son Maître

Le 24 décembre 1944, le concert de la Libération de Bruxelles, dirigé par le chef belge Franz André, mit à l’honneur des compositeurs interdits par les Nazis à cause de leur confession juive ou de leur modernité : Mendelssohn, Dukas et Stravinsky.

Le redémarrage des activités de l’ONB fut intense avec le retour des grands artistes avec évidement Erich Kleiber (en 1948). L’orchestre rencontra de beaux succès lors de concerts internationaux et enregistra toute une série de disques de musique belge pour la filiale nationale du prestigieux label anglais Decca ou pour le label belge Cultura. Mais, en dépit de la qualité de l’orchestre, la structure ONB était sous-financée par rapport à ses réels besoins : l’effectif orchestral stagnait et l’Etat belge refusait d’augmenter sa contribution.

La stabilisation juridique et financière arriva en 1958, quand la formation fut transformée, par voie législative et avec le soutien de la Reine Elisabeth, en établissement public. Le budget et l’effectif de l’orchestre furent augmentés et les musiciens devinrent des fonctionnaires de l’Etat. Il fut alors question de désigner un directeur musical capable d’assurer le travail technique régulier et de donner une identité internationale à l’orchestre. Le choix se porta naturellement sur le plus grand chef (belge) de l’époque : l’Anversois, naturalisé français, . Invité régulier de l’Orchestre philharmonique de Berlin avec lequel il grava, en stéréophonie, la première intégrale des Symphonies de Beethoven pour EMI, il était au sommet de sa gloire. Il connaissait bien l’Orchestre national pour le diriger régulièrement depuis 1947 tandis que les musiciens avaient une confiance totale envers ce musicien  mondialement reconnu. En 1960, Cluytens, fut officiellement désigné comme le premier directeur d’un Orchestre national de Belgique également revigoré par une infusion de sang jeune dans ses rangs. Cluytens fut une figure paternelle pour des musiciens alors heureux de se produire avec les plus grands solistes du moment : Arthur Rubinstein, Samson François, Zino Francescatti, Arthur Grumiaux ou Nathan Milstein.

Outre de nombreux concerts en Belgique, l’orchestre se produisit en tournée à travers l’Europe. L’ONB fut même, en 1963, le premier orchestre de Belgique à jouer dans la grande salle du Musikverein de Vienne. Cluytens profita de ses liens avec sa maison de disque Pathé-Marconi pour graver un album de poèmes symphoniques de . Heureux avec ses musiciens et séduisant avec le public et les critiques, Cluytens renouvela son contrat jusqu’en 1972. Mais des ennuis de santé, conduisirent le chef à annuler des concerts à partir de 1966 dont une série à Vienne et une tournée aux Etats-Unis. La santé du musicien se dégrada jusqu’à son décès prématuré en 1967.

Un musicien inattendu fut alors désigné pour lui succéder : l’Allemand . Ce dernier, ami de Pierre Boulez était l’incarnation même de la modernité. Il ambitionna, en relation avec Hervé Thys, directeur des programmes de la Société philharmonique de donner, à Bruxelles, une programmation redoutablement tournée vers les avant-gardes, peu familières de Cluytens et du public bruxellois traditionnel. C’était pour l’Orchestre national de Belgique un beau défi ! En effet, ce dernier n’avait que très rarement abordé la musique sérielle la plus radicale alors très en vogue en Belgique et largement soutenue, jusqu’à l’overdose, par les compositeurs Henri Pousseur ou Karel Goeyvaerts. Le manque de familiarité était tel qu’un concert, en décembre 1968, avec Pierre Boulez, vira au désastre. Le chef français déclara même que l’ONB était : « le plus mauvais orchestre du monde » !

Le travail à accomplir était donc immense. Dès sa première saison Gielen n’épargna pas les sensibilités du public. Tous les contrastes étaient permis entre le passé et le présent dans une optique où toutes les frontières devaient exploser : la musique contemporaine ne devait plus être un ghetto mais elle devenait une partie de la programmation des concerts traditionnels. Ainsi le jeune compositeur belge se retrouvait à l’affiche avec Felix Mendelssohn ou Johannes Brahms. Gielen entendait défricher des pans entiers de la modernité à l’image d’un concert hommage au compositeur américain , une figure du modernisme alors inconnu, en Europe, en dehors des cercles spécialisés. Le public manifesta son mécontentement lors des concerts  et déserta peu à peu les travées de la Société philharmonique. L’orchestre alla même jusqu’à reprocher au chef la désaffection du public alors que les commentateurs lui trouvaient un style trop rigoureux et rigide. Gielen donna sa démission en 1973. Pourtant, en termes de notoriété, cette période fut marquée par des concerts à travers l’Europe et par une belle tournée aux USA. Au terme de cette promenade étasunienne, Gielen commenta : « après cette expérience, je n’hésite pas à dire que, chez nous, l’ONB a tendance à être sous-estimé. »

Les années noires ?

Le départ du chef marqua l’amorce d’un déclin pour l’ONB artistique et institutionnel. En dépit de la loi de 1958, l’orchestre connut encore une série de déficiences dans le chef de son management. De plus, le contexte belge, avec la communautarisation naissante et la régionalisation des institutions, plongea les structures culturelles bruxelloises dans une incertitude. Le solide , chef de talent mais peu porté sur la rigueur du travail quotidien, succéda à Gielen. Bien qu’initiateur de projets fédérateurs comme une série de concerts pour les étudiants, son mandat tourna court à cause de ses relations houleuses avec les musiciens. Il claqua la porte au bout de deux ans !

En 1975, le flambeau passa à , ancien premier violon de l’orchestre, devenu lui-même chef d’orchestre. Les turbulences s’accumulaient pour un orchestre, qui en cette période de fédéralisation de la Belgique, était parfois vu comme un coût inutile, devant être sacrifié sur l’autel des économies et du pragmatisme.

fut pourtant un solide capitaine, tenant de 1975 à 1983, la barre d’un navire qui tanguait sévèrement tout en lui offrant des projets et une visibilité enviables. Ainsi, à l’occasion des 40 ans de l’ONB, en 1976, il souhaita montrer différentes facettes de son orchestre avec, en couronnement des festivités, un concert à la basilique de Koekelberg, où il  offrit le Messie de Haendel à la tête de 1000 choristes. Accompagnateur attentionné, Octors était très recherché des grands solistes (Janos Starker, Boris Belkin ou Arthur Grumiaux) alors que le Concours Reine Elisabeth lui confia, de 1975 à 1989, la conduite des épreuves finales.

En 1983, le chef d’orchestre israélien Mendi Rodan monta au pupitre de l’ONB. Personnalité majeure de la vie musicale israélienne, il tenta d’apporter à l’ONB une flexibilité dans tous les répertoires : des grandes fresques post-romantiques à Mozart dont il programma un festival en 10 concerts. On lui doit aussi la seule version discographique des magnifiques Poèmes pour violon et orchestre d’, avec le violoniste pour le label Musique en Wallonie/Koch. Mais, sur la longueur, le chef peinait à convaincre et c’est, en dehors du classique, que l’ONB se fit alors positivement remarquer : bande son du film L’œuvre au noir d’, et concert avec la légende belge du jazz Toots Thielemans. Mais, l’orchestre, très inégal aux concerts, s’enfonçait dans une crise.

Un espoir renaquit, en 1989, avec l’arrivée du Belge . De manière à adapter la structure aux exigences de gestion moderne, le directeur musical devait être désormais secondé par un intendant, en charge des questions administratives et surtout du budget de l’orchestre. Ce dernier point ayant été mis à mal par certains aspects dispendieux de la politique artistique de Mendi Rodan. Mais, l’ONB peina à trouver la perle rare à la fois bon gestionnaire financier et meneur d’hommes. Jusqu’en 1998, le turn-over fut grand !

Le mandat de Zollman débuta sous les meilleurs auspices avec une énergie nouvelle et des concerts salués par le public et la critique. Différentes tournées en Allemagne, Autriche et Suisse et un concert lors de l’Exposition universelle de Séville, en 1992, furent des témoins de ce renouveau. Les affiches étaient souvent alléchantes avec de très grands solistes comme les pianistes Alicia de Larrocha ou Nikita Magaloff. Mais les choses s’envenimèrent entre le chef et les musiciens, quand ce n’est pas des tensions entre les musiciens qui minèrent le moral de l’orchestre. Suite à un concert à Salzbourg, étape d’une tournée germano-autrichienne gâchée par ces tensions, Zollman, pourtant apprécié du public, démissionna.

Partenaire privilégié du Palais des Beaux-Arts, l’orchestre s’était retrouvé marginalisé par la venue régulière des grands orchestres mondiaux et par l’affirmation des orchestres régionaux belges alors que son répertoire traditionnel était progressivement mangé par les ensembles spécialisés de l’époque baroque et romantique (domaine où la Belgique est très riche).Outre les tensions internes, l’administration était à la dérive avec des personnels égarés sans ligne directrice car le poste d’intendant était vacant ! Quant au Conseil d’administration, il était aux abonnés absents !

En 1993, suite au départ précipité de , l’orchestre était plus qu’au creux de la vague. Privé de sa prestation traditionnelle lors de l’accompagnement de la finale du Concours Reine Elisabeth, il était même devenu pour certains hommes politiques et commentateurs la caricature de l’orchestre de fonctionnaires. Une comparaison avec son glorieux passé s’avérait décourageante. Devant l’urgence de la situation, un rapport fut commandé au cabinet de consultants McKinsey. Les solutions préconisées étaient assez radicales ! Un nouvel orchestre aurait vu le jour suite à des auditions sévères alors qu’un chef à « haut potentiel artistique » aurait été désigné. Dans la presse, on avança des noms : l’Anglais , qui était alors un modèle pour de nombreux orchestres, Jeffrey Morgan, jeune un protégé de Barenboïm ou un retour de Ronald Zollman.

Le renouveau et la nouvelle croissance

Le nom qui sortit du chapeau fut celui du Russe Yuri Simonov. Chef solide et expérimenté, formé à la rude écolé soviétique, il remit sur pieds l’orchestre avec le tact et la rigueur nécessaires. Entre 1994 et 2002, ce solide routier assura de nombreuses tournées et des concerts de haut niveau comme une excellente Symphonie n°4 de Chostakovitch, éditée chez Cypres. Très compétent dans la musique russe, qu’il faisait sonner avec brio, il donna des concerts Mahler et Bruckner de haute mémoire.

En 1998, Albert Wastiaux, alors directeur du programme de musique classique de la RTBF, fut désigné au poste d’intendant. Sa tache consista à donner à l’orchestre des conditions de travail modernes et à redynamiser les troupes. L’un de ses premiers chantiers était révélateur des contingences quotidiennes démoralisantes: l’absence de salle de répétition fixe ! Une solution fut trouvée avec une salle dans la Galerie Ravenstein en face du Palais des Beaux-Arts. L’intendant réorganisa également la communication, le marketing et il multiplia les concerts pédagogiques et travailla sur l’ancrage national de l’orchestre. Un nouveau directeur musical devait épauler ces projets.

Le choix se porta sur le très jeune . Ce dernier, nommé, en 2002, alors qu’il avait seulement 22 ans, était l’un des grands espoirs de la direction d’orchestre ! Si les trois premières saisons furent brillantes avec un retour de l’ONB au disque ( des œuvres du Finlandais Rautavaara pour Ondine) et deux tournées au Japon, les problèmes de santé récurrents du chef, l’obligèrent à annuler à de nombreuses reprises. On se souvient ainsi d’un concert d’une intégrale des Concertos pour piano de Beethoven, sauvée par le pianiste finlandais Antti Siirala, qui dirigea le Concerto n°3 du clavier avant de remplacer la Symphonie de Brahms prévue par les Variations Diabelli du même Beethoven.

Pour le remplacer, Albert Wastiaux fit appel, en 2007, à l’expérience de Walter Weller, un ancien violoniste de l’Orchestre philharmonique de Vienne et pilier du légendaire quatuor Weller. Sa discipline porta ses fruits et la cohésion de l’orchestre monta d’un cran. L’ONB retrouva par ailleurs le chemin régulier des studios d’enregistrements avec une belle série pour le label belge Fuga Libera. Spécialiste du répertoire allemand, Weller est secondé, depuis 2010, par le Suisse Stefan Blunier, chef invité, en charge des explorations des partitions françaises et russes.

À partir de la saison 2012-2013, Walter Weller cédera le pupitre à Andrey Boreyko, chef d’orchestre russe, salué pour son travail à la tête de l’Orchestre symphonique de Düsseldorf. Moins médiatisé que certains de ses compatriotes, Boreyko est un chef solide qui aime découvrir et programmer de nouvelles partitions. Primé pour la qualité de ses programmes à Düsseldorf, il aura pour mission de dynamiser les soirées bruxelloises très traditionnelles de Walter Weller.

La saison 2011/2012, qui marque les 75 ans de l’orchestre s’annonce donc au mieux avec des projets d’avenirs, une large part consacrée aux actions éducatives, une forte présence nationale autant en Flandre qu’en Wallonie et des publications discographiques régulières. Dans le monde compassé de la musique classique, une campagne de communication détonante ouvre, encore plus, l’orchestre sur la Belgique

Crédits photographiques : Fabrice Kada, Franck Höhler, Marcel Brubenmann

 

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L’Orchestre national de Belgique fête ses 75 ans. Seul orchestre symphonique national, et donc fédéral, de la Belgique, il peut s’enorgueillir d’une très riche histoire débutée avec les plus grands chefs d’orchestre d’alors. Pilier incontournable des saisons belges, ResMusica vous présente ce parcours.

 
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