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Un Mahagonny lyrique de haute volée

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Kurt Weill (1854-1928) : Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny, Opéra en 3 actes, livret de Bertolt Brecht. Mise en scène : Àlex Ollé, Carlus Padrissa. Scénographie : Alfons Florès. Costumes : Lluc Castella. Lumières : Urs Schönebaum. Jane Henschel, Leocadia Begbick ; Donald Kaasch, Fatty ; Willard White, Moïse la Trinité ; Measha Brueggergsman, Jenny ; Michael König, Jim MacIntyre ; John Easterlin, Jack O’Brian ; Otto Katzameier, Bank-Account Bill ; Steven Humes, Alaska-Wolf Joe ; John Easterlin, Toby Higgins. Chœur du Teatro Real, Coro Intermezzo (chef des chœurs : Andrés Máspero). Orchestre du Teatro Real, Orchestre Symphonique de Madrid, direction : Pablo Heras-Casado. Réalisation : Andy Sommer. 1 DVD BelAir BAC067, code barre 3760115300675. Filmé au Teatro Real de Madrid, en septembre 2010. Sous-titrage en anglais, allemand, français, espagnol. 16/9, son PCM Stéreo, Dolby Digital 5.1. Zone 0. Notice quadrilingue (anglais-allemand-français-espagnol). Durée : 138’

 

C’est dans une décharge publique, au milieu des immondices, que commence, et se terminera un peu plus de deux heures plus tard, ce Mahagonny madrilène, ce qui pourra inspirer à certains, et au premier abord seulement, un sentiment de rejet devant l’aspect parfaitement inesthétique de ce décor, ajoutant, comme certains costumes, une couche de trash très premier degré à un sujet en lui-même peu reluisant, où le second degré est habituellement dominant. On aurait toutefois tort de s’arrêter à ce « détail » légitimement critiquable, au risque de passer à côté d’un spectacle plein de vie, pertinent, qui ose une imagerie forte et expressive sans tomber dans la vulgarité, et qui est servi par une remarquable distribution.

Notons tout de suite que nos amis espagnols ont choisi une version 100% en anglais, due au travail de traduction de Michael Feingold, et non la version « mixte » originale en allemand agrémentée de ses chansons en anglais (Alabama song). Même si la langue allemande peut apporter une certaine couleur au texte de Brecht avec son aspect cabaret berlinois des années 20, incontestablement envolé ici, l’usage de l’anglais restitue une continuité de langage, d’autant que l’action se passe quelque part entre l’Alabama et l’Alaska. Et peut-être aussi facilite la compréhension du texte par un plus grand nombre de spectateurs, plus nombreux à comprendre l’anglais que l’allemand. Et puisque nous parlons de style linguistique, évoquons le style de chant, ici clairement lyrique avec des voix d’opéra où le chant est aussi important, sinon plus, que le verbe, qui n’essaient pas de la jouer « cabaret ». Cela enlève vraisemblablement un peu de l’ironie inhérente à cette œuvre, mais ajoute un confort vocal qu’on pourra apprécier. On est donc clairement aux antipodes de la version princeps récemment réédité par Sony avec la créatrice du rôle de Jenny, . Ici c’est la soprano canadienne Measha Brueggergsman qui reprend ce personnage, avec une voix et une diction qui ne sont pas sans rappeler Jessy Norman mais avec un tempérament scénique autrement plus dynamique. Elle campe une Jenny finalement très digne malgré ses oripeaux, mélancolique dans l’Alabama song du début, et plus émouvante encore dans l’acte III et son duo avec Michael König. Ce dernier, formidable en Jim MacIntyre (Jim Mahoney dans la version originale), est l’un des triomphateurs de cette représentation tant il est juste physiquement, scéniquement et vocalement. Ses deux compères Bill et Joe, aux rôles moins complexes, sont tout aussi convaincants. Le trio des fondateurs de Mahagonny n’est pas mal non plus, très complémentaire dans leur jeu d’acteur respectif, et vocalement plutôt en forme, même si on a senti moins vaillant à l’acte III. Enfin, mention spéciale pour les choristes qui, outre de fort bien chanter, assument remarquablement leurs personnages, et ils ont du boulot !

Musicalement le chef et son orchestre soutiennent et accompagnent l’action et le chant avec vivacité et précision, animant fort bien cette partition, tout en jouant assez classiquement sur la dynamique et les timbres qui restent ici très symphoniques et confortables, n’essayant jamais, eux non plus, de faire cabaret. Ainsi, par exemple, les interventions du piano font clairement « piano de concert » et à aucun moment « piano de bar » et les cordes ne grincent jamais.

Si musicalement cette version replace, avec un réel succès, l’œuvre dans la continuité du répertoire lyrique, la traitant finalement comme un classique où point n’est besoin de mettre en exergue sa modernité ni sa rupture, pourtant réelle, avec les ouvrages de répertoire, la scénographie assez crue mais jamais gratuite, colorée, toujours en mouvement se charge d’apporter à ce Mahagonny sa vigueur expressive qui en fait toute sa saveur. Que ce soit dans les performances individuelles comme dans les mouvements de foule, dans les décors comme dans les costumes. La captation vidéo assez réussie, très pertinente dans ses choix de cadrage, même si une ou deux fois elle flotte l’espace de quelques secondes, restitue très bien cette mise en scène.

On a donc là une version réussie vocalement dans un style lyrique, pertinente scéniquement, vivante orchestralement, filmée avec le confort moderne, qu’on ne peut que recommander à tous ceux qui veulent découvrir cette œuvre et profiter du travail de tous les artistes réunies au Teatro Real de Madrid lors de ces soirées de septembre 2010. Pour les puristes, notons quand même un net avantage à l’édition blu-ray à l’image mieux définie où les zones sombres prennent soudain du relief là où elles ne sont que sombres sur le DVD, et un son multi-canal plus doux.

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Kurt Weill (1854-1928) : Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny, Opéra en 3 actes, livret de Bertolt Brecht. Mise en scène : Àlex Ollé, Carlus Padrissa. Scénographie : Alfons Florès. Costumes : Lluc Castella. Lumières : Urs Schönebaum. Jane Henschel, Leocadia Begbick ; Donald Kaasch, Fatty ; Willard White, Moïse la Trinité ; Measha Brueggergsman, Jenny ; Michael König, Jim MacIntyre ; John Easterlin, Jack O’Brian ; Otto Katzameier, Bank-Account Bill ; Steven Humes, Alaska-Wolf Joe ; John Easterlin, Toby Higgins. Chœur du Teatro Real, Coro Intermezzo (chef des chœurs : Andrés Máspero). Orchestre du Teatro Real, Orchestre Symphonique de Madrid, direction : Pablo Heras-Casado. Réalisation : Andy Sommer. 1 DVD BelAir BAC067, code barre 3760115300675. Filmé au Teatro Real de Madrid, en septembre 2010. Sous-titrage en anglais, allemand, français, espagnol. 16/9, son PCM Stéreo, Dolby Digital 5.1. Zone 0. Notice quadrilingue (anglais-allemand-français-espagnol). Durée : 138’

 
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