tous les dossiers(1)

Des espaces futuristes à la Cité de la Musique (II)

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Cité de la Musique. 24-XI-2012. Iannis Xenakis (1922-2001): Terretêktorh pour grand orchestre; György Ligeti (1923-2006): Lontano pour grand orchestre; Michaël Levinas (né en 1949): L’Amphithéâtre (CM) pour grand orchestre; Luis Tinoco (né en 1969): Cercle intérieur (CM) pour grand orchestre. Orchestre Philharmonique de Radio France; direction Pascal Rophé.

Pour l’exécution de Terretêktorh (« un accélérateur de particules sonores ») en 1966, Xenakis suggérait l’espace d’une salle de bal de 45 mètres de diamètre, « car ni les amphithéâtres ni les salles de concert ne conviennent! » ajoutait-il.

C’était ne pas compter avec les ressorts de la salle modulable de la Cité de la Musique dont l’espace, ce soir, tentait de se conformer aux indications que, pour la première fois dans Terretêktorh, Xenakis donnait sur la disposition des musiciens et celle du public : « l’orchestre est dans le public et le public dans l’orchestre. Le public est libre de bouger ou de s’asseoir […] cela met le son et la musique autour de l’auditeur, et tout près de lui. Cela déchire le rideau psychologique et auditif qui le sépare des exécutants […]. Chaque musicien de l’orchestre doit être assis sur une estrade individuelle, non résonante […] ».

Si la configuration des 98 musiciens en huit groupes instrumentaux autour du chef (du parterre au premier balcon) répond bien évidemment aux exigences acoustiques du compositeur, elle brise en effet de façon radicale la hiérarchie orchestrale et bouscule en même temps le rituel du concert. Le public, venu très nombreux pour l’occasion, choisissait son emplacement. S’il était assis durant l’exécution, il était invité à se déplacer durant l’entracte pour modifier son angle d’écoute lors d’une seconde audition de Terretêktorh en fin de soirée.

Un écran géant permettait aux groupes instrumentaux du balcon de suivre la battue de , maître d’oeuvre exemplaire, réglant avec sa précision habituelle les mécanismes complexes de l’énorme « générateur de sons » mis à l’oeuvre par cet architecte visionnaire. Xenakis est inspiré par les phénomènes naturels qui exaltaient son imagination: déferlement des éléments avec lesquels il aimait lutter, galaxie des étoiles, autant de modèles dont il réalise la translation sonore en calculant avec précision tous les mouvements dans l’espace. Chaque musicien a, à côté de lui, maracas, fouet, wood blocs et sifflet qui viennent animer de façon spectaculaire les grands espaces cernés par les instruments de tessiture extrême, quand ils ne sont pas balayés par les glissandi des cordes, cinglés par le crépitement des peaux ou déchirés par l’éclat des cuivres. L’expérience d’écoute est totale, que l’on soit au parterre, littéralement happé par la matière (première exécution, sidérante), ou au balcon, halluciné par la cinétique des trajectoires (deuxième exécution, plus impressionnante encore, la machine étant cette fois chauffée à blanc!).

Entendre Lontano de dans cette configuration spatiale avait quelque chose d’unique tant l’espace dans lequel se déploient les sons peut en renouveler l’écoute. L’oeuvre sublime que nous donnait à entendre un Orchestre Philharmonique de Radio-France du plus haut niveau laissait apprécier la finesse des textures « aériennes » de l’écriture ligetienne et un son coloré par toutes les harmoniques de la résonance qui tenait de l’orgue ou de quelque autre source recrée par la magie des lieux.

Deux commandes avaient été passées à et au compositeur portugais , deux oeuvres qui devaient se conformer à la disposition spatiale et à la nomenclature orchestrale de Terretêktorh.
Dans L’Amphithéâtre, titre évoquant, dans l’esprit du compositeur, l’édifice antique et son acoustique singulière, Levinas, inspiré par ces données architecturales, remodèle l’espace xenakien selon « la figure de cinq ovales concentriques déduits des huit structures en arc de cercle de Terretêktorh ». Porté par cette « allégorie de la figure de l’ovale » et fasciné, depuis son opéra Les Nègres, par l’univers des sons paradoxaux, ce concepteur de génie s’approprie l’espace en élaborant une gigantesque « spirale acoustique » que , immense, faisait « fonctionner » sous l’oeil et l’oreille captivés de son auditoire. Au 7/8ème de l’oeuvre, Levinas suspend le mouvement pour engendrer une ultime figure, autre trouvaille inouïe nourrie des techniques spectrales, qui parachève la trajectoire d’un geste éblouissant.

Si Cercle intérieur du compositeur portugais , ne renouvèle pas les prodiges acoustiques des pièces précédentes, elle n’en dégage pas moins une puissance certaine générée par la confrontation énergétique des masses sonores dans un espace toujours mouvant. Avec la même vaillance, l’Orchestre Philharmonique en donnait une première audition très convaincante, avant de rejouer, mieux encore semblait-il, le « galactique » Terretektôrh.

Crédit photographique : Pascal Rophé © Katie Vandyck

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.