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Written on Skin au Théâtre du Capitole

La Scène, Opéra, Opéras

Toulouse. Théâtre du Capitole. 23-XI-2012. George Benjamin (né en 1960), Written on Skin, sur un livret de Martin Crimp, d’après la razó anonyme du XIIe siècle Le cœur mangé, récit en prose occitane de la vie du troubadour Guilhem de Cabestanh. Kate Mitchell, mise en scène ; Vicki Mortimer, scénographie & costumes ; Jon Clarke, lumières. Avec : Barbara Hannigan, Agnès ; Tim Mead, Premier ange & Le garçon ; Christopher Purves, Le protecteur ; Victoria Simmonds, Deuxième ange & Marie ; Allan Clayton, Troisième ange & Jean. Orchestre national du Capitole de Toulouse, Franck Ollu (direction).

Une fois de plus, le Théâtre du Capitole joue dans la cour des grands et audacieux d’Europe : il est le seul théâtre lyrique permanent en France, à avoir co-commandé et coproduit Written on Skin, avec le Festival d’Aix-en-Provence, le Royal Opera House – Covent Garden à Londres, le Nederlandse Opera à Amsterdam et le Teatro dello Maggio musicale florentino.

Pour , écrire un opéra développé fut une idée longue à apprivoiser. Dans ce parcours, Bernard Foccroulle a joué un rôle incitatif. Tout d’abord, au Théâtre royal de la Monnaie, il invita à diriger Pelléas et Mélisande, production mémorable, par sa mise-en-scène (Herbert Wernicke au sommet de son art) et par la direction musicale : de l’orchestre debussyste, Benjamin fit entendre d’inouïes moirures de formes-couleurs et accrut la fonction structurante des flûtes et, surtout, des cors (de cette double singularité, Written on Skin allait se souvenir …). Puis, à la tête du Festival d’Aix-en-Provence, Bernard Foccroulle demanda avec insistance à Benjamin de passer de la baguette à la plume. Le compositeur britannique estima que, pour passer à l’acte, il devait franchir deux obstacles : s’affronter à des œuvres de plus longue durée et écrire, d’abord, un opéra modeste en ses formats. Le conte lyrique Into the little hill (2006) fut cette intelligente initiation au théâtre lyrique et eut une vertu supplémentaire : elle ouvrit une collaboration avec le grand dramaturge anglais Martin Crimp.

Written on Skin repose sur un argument que partagent plusieurs sources littéraires médiévales : pour se venger de son infortune conjugale, un mari fait manger, à son épouse, le cœur de l’amant de celle-ci. Crimp a placé son récit dans une famille où un mari âgé (Le protecteur) écrase sa jeune épouse (Agnès). Pour clamer sa puissance, il prie un jeune artiste (Le garçon) de réaliser un livre d’enluminures qui exprime sa puissance. Agnès et Le garçon s’énamoureront. Le livret de Written on Skin est bâti en trois actes de chacun cinq scènes, comme Berg, avec son Wozzeck., où la tension dramatique, à fleur de peau, suit une implacable crescendo. Il offre deux singularités littéraires : son espace-temps flotte, indéterminé, entre l’ère médiévale et notre présent (comme dans le théâtre de Maeterlinck) ; et chaque réplique est (souvent) suivie, d’un « dit-il » ou « dit-elle » qui met à distance, en une sorte de distanciation, non tant selon Brecht que selon Rohmer (pas seulement Perceval le Gallois mais aussi tous les Contes et proverbes).

Pour écrire son premier grand opéra, a, certes, poursuivi son langage musical mais, sous l’emprise du concret et de l’urgence expressive, y a remplacé sa distante respiration contemplative par une réelle action musicale (au-delà de celle que le livret le contraignait à inventer). Avec un livret qu’envahissent le sensuel et le sexuel, chaque mot et chaque intention dramaturgique y sont mis en musique au cordeau, comme rarement dans les récents nouveaux opéras. Assurément, à fouailler l’art théâtral de Crimp, le compositeur s’est découvert des violences expressives insoupçonnées. Sans être profondément novatrice, l’écriture vocale entrelace celle de Debussy (davantage ses mélodies que Pelléas) et celle de Britten. Quant à l’orchestration, miroitante, sa réalisation est sans faille, tant nulle déperdition ne semble avoir survenu entre son entendement mental et ce que les interprètes révèlent.

Justement ces interprètes sont impeccables. Dans le rôle principal (Agnès), est d’une élégance solaire et poignante : entre deux séries de Written on Skin, sa Lulu bruxelloise a passé et a encore plus raffiné son art théâtral, pudique et intense. Est-il besoin de qualifier son travail vocal, qui semble ne rencontrer aucun obstacle et révéler la totalité de ses intentions ? Entre Aix-en-Provence et Toulouse, Le garçon a changé de titulaire : Bejun Mehta a laissé la place à . Ce choix a été bénéfique : à mérites et vocaux et statures dramatiques comparables, , plus partageux, a magnifié l’esprit chambriste et l’intimité de cet ouvrage ; en suivre la carrière est indispensable. Trop peu présent sur les scènes françaises, est le troisième pilier de cette distribution : avec une dense économie de moyens, il rapproche (il est vrai que George Benjamin l’y incite) Le protecteur de Golaud, tous deux aveuglés par leur possession amoureuse et ignorants de la violence qu’ils imposent. Les deux autres chanteurs, Victoria Simmonds et llan Clayton sont à l’unisson. Manifestement passionné par cet ouvrage, l’ répond, avec gourmandise à , qui, alliant minutie et générosité, comprend, à merveille, la poétique de George Benjamin.

Enfin, saluons la production scénique, souverainement intelligente. Scindé en quatre compartiments et deux niveaux (trois clos, au niveau bas puis à jardin en haut ; et un en plein air, en haut et à cour), le décor réserve, à l’ère médiévale, une boîte boiteuse : des étais en soutiennent le plafond que, par ailleurs, traverse un tronc d’arbre. Les trois autres compartiments évoquent le temps actuel. En passant de l’aujourd’hui au récit médiéval, les personnages changent de costume. Kate Mitchell y ajoute une direction d’acteurs, dont la précision théâtrale aide encore, s’il en était besoin, à exalter l’implacable limpidité de la tension musicale.

Depuis quelques décennies, les grandes créations chorégraphiques et théâtrales (les pièces nouvelles comme les innovantes mises-en-scène du répertoire) se/nous nourrissent de climats hypnotiques. Avec un certain délai, les récents opéras les plus réussis (Jacques Lenot, Oscar Bianchi et ce Written on Skin) leur ont emboîté le pas. Gageons que l’air de notre temps y souffle … Une exception majeure à ce pli hypnotique : le grouillant Espèces d’espaces de Philippe Hurel, créé à Oullins, près de Lyon au printemps dernier ( lire notre chronique). Il se trouve que le Théâtre du Capitole annonce la commande d’un « grand » opéra à Philippe Hurel et au romancier Tanguy Viel, qui sera présenté au printemps de 2014. Cet opéra sera-t-il, lui aussi, en suspension ?

Crédits photographiques : (Jean) – (Le garçon) – (Agnès) © Patrice Nin; Tim Mead (Le garçon) – (Agnès) © Patrice Nin

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