Alexander Goehr et George Benjamin, le jardin anglais de Messiaen au Pays de la Meije

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Le Mônetier-les-bains, église. 31-VII-2013. Oeuvres pour alto solo ou deux altos de George Benjamin, Karol Beffa, Johann Sebastian Bach, Ernest Bloch, Béla Bartok, Philippe Hersan, Gilbert Amy. Lise Berthaud, Arnaud Thorette, altos.
Le Chazelet, église. 01-VIII-2013. Oeuvres pour violon solo, violoncelle solo ou duo violon / violoncelle de Philippe Hurel, Zoltán Kodály, Goerge Benjamin et Jean-Louis Florentz. Hae-Sun Kang, violon ; Ophélie Gaillard, violoncelle.
La Grave, église Notre-Dame de l’Assomption. 02-VIII-2013. Oeuvres pour piano solo ou piano quatre mains de George Benjamin, Jonathan Harvey, Igor Stravinsky, Maurice Ravel, Tristan Murail, Alexandre Scriabine, Arnold Schoenberg. Florent Boffard, François-Frédéric Guy, piano.

Si le premier choc esthétique en arrivant à La Grave-La Meije est ressenti à travers le paysage luminescent offert par le glacier qui domine le petit village, le Festival Messiaen qui s’y abrite – et boucle cette année sa seizième édition – en entretient l’émotion par la qualité de sa programmation et l’intensité de son rythme. Maître-d’oeuvre d’une manifestation qu’il a initiée, Gaetan Puaud nous conviait cette année dans « Le jardin anglais de Messiaen » en accueillant deux invités d’honneur britanniques, et , tous deux élèves du Maître de La Grave. Trop peu connu en France, – né à Berlin – dont le père fut un élève de Schoenberg, fréquentera la classe de Messiaen en tant qu’auditeur de 1955 à 1956 tandis que y sera admis à 16 ans et y travaillera de 76 à 78, date à laquelle Messiaen quitte le conservatoire. rentre alors en Angleterre, direction Cambridge où il devient l’étudiant d’Alexander Goehr. Nigel Simeone, biographe zélé de Messiaen, était là en tant que conférencier pour tisser « une petite histoire de l’introduction de l’oeuvre de Messiaen en Angleterre » tandis qu’une table ronde animée par Eric Denut, et réunissant les deux compositeurs dans une confrontation amicale autant que pertinente, tâchait de situer la place de chacun d’eux dans la création contemporaine.

La majorité des concerts inscrivait au programme les oeuvres des deux compositeurs invités. Ainsi, dans l’église de Monêtier-les-bains, les deux altistes et avaient composé une soirée très éclectique (de Bach à Benjamin, en passant par Bartok, Hersant, Beffa et Amy…) qui  sollicitait des oeuvres ou transcriptions pour un ou deux altos, voire pour violon et alto comme dans les Inventions à 2 voix de Bach très finement conduites par les interprètes. La Suite pour alto seul d’ restée inachevée laissait apprécier la sonorité ample et chaleureuse de et l’aisance souveraine de son archet dans une oeuvre au lyrisme très généreux. Après des duos de Bartok d’une incomparable fraicheur, les deux altistes terminaient par Viola viola (1997), une pièce commandée à Benjamin par Toru Takemitsu pour l’inauguration de la salle de concert de l’Opéra de Tokyo. Benjamin y développe une écriture d’une puissance et d’une richesse polyphonique inouïes, mettant à l’oeuvre toutes les potentialités des deux instruments jumelés qui sonnent plus ou moins près du public selon l’intensité de l’offensive sonore. L’énergie et la pugnacité des deux altistes est rien moins qu’impressionnantes, donnant à cette pièce très concentrée un impact et une envergure sonores prodigieux.

A l’église du Chazelet cette fois, sur les hauteurs face au glacier, un autre duo, violon violoncelle celui-là, réunissait et pour la création très attendue de Trait d’union de , une commande de Musique Nouvelle en Liberté pour le Festival Messiaen. Dans la continuité de sa pièce pour cello seul, d’un trait, Trait d’union est un formidable travail sur l’énergie du son propulsé par les deux archets qui vont déployer à mesure un spectre que colore et distord en jouant sur la fusion des timbres et leur diffraction dans des effets moirés très étonnants. Sa manière virtuose autant que puissante galvanise l’écoute captée par la trajectoire en mouvement et le devenir de la matière sonore… à la faveur du geste complice des deux interprètes d’exception qui servaient l’oeuvre avec un engagement et une concentration de tous les instants.

Seul en scène, donnait en préambule Three Miniatures (2002) de , trois bijoux ciselés par cet orfèvre hors norme, dont l’écriture et le timbre résultant sont toujours le fruit d’une invention singulière: celle des pizzicati de main gauche par exemple, accompagnant le chant de Lauer Lied, une performance technique qu’Hae Sun Kang réalise avec une simplicité confondante. Après L’Ange du Tamarit pour violoncelle seul de , pierre angulaire du répertoire violoncellistique du XXème, dont communiquait superbement la force incantatoire et la ferveur expressive, c’est le Duo pour violon et violoncelle de Zoltán Kodály (1914) qui ponctuait ce programme très (trop) copieux. Les deux musiciennes, infatigables, investissaient avec le même élan l’univers singulier des rythmes et des mélodies hongrois.

Le lendemain, dans l’église de la Grave, lieu focal du Festival, se lançait lui aussi dans un programme marathon, de Ravel à Benjamin dont nous entendions Shadowlines six canonic preludes for piano que le compositeur écrit sous l’influence des canons de Webern. La contrainte formelle stimule cet esprit chercheur qui investit le clavier d’une manière personnelle autant que structurée, en exploitant pleinement l’instrument, sur le plan des registres, de la dynamique, de la résonance et du timbre, avec une incomparable autorité. Elle ressortait pleinement dans l’interprétation très analytique qu’en donne , qui poursuivait avec la Suite pour piano opus 25 de Schoenberg; c’est une pièce qu’il habite totalement puisqu’il vient de graver l’intégrale du piano du Maître viennois chez Mirare. La clarté des lignes dont il détaille les ciselures et la fluidité du jeu confère à cette pièce sérielle une grâce et une brillance insoupçonnées. Si Valses nobles et sentimentales de Ravel avec lesquelles il débutait son récital, manquaient des « grains de lumière » qui irisent le piano ravélien, l’élan vibratil qui traverse la Sonate n°4 d’ sous son toucher très sensible portait l’émotion « vers la flamme », selon les termes du compositeur.

Dans la même église, mais en soirée cette fois, rejoignait Florent Boffard pour célébrer le centenaire de la création du Sacre du Printemps (29 mai 1913) avec la version quatre mains que Stravinsky écrit en 1912 en vue des répétitions du ballet. amorçait cette soirée festive avec Trois Etudes pour piano solo de George Benjamin (1985), trois pièces de caractère dans lesquelles le jeune compositeur rend hommage à Haydn (seconde étude) en jouant avec les 5 lettres de son nom dans une combinatoire aussi subtile qu’élégante. Plus facétieux, Relavity Rag, la troisième pièce, déjoue le modèle du Ragtime par ses fractures rythmiques coudoyant des cadences parfaites plus amusantes que fonctionnelles! Le piano de FF Guy sonne de façon massive, sans l’acuité du trait que réclame l’écriture; de toute évidence, il n’est pas dans une forme éblouissante – la pâle version qu’il donne ensuite des Trois mouvements de Petrouchka nous le confirme. Dans Le Sacre du Printemps, il est aux côtés de Florent Boffard qui est en charge de la seconde partie de la réduction à 4 mains – on entend « rugir » les 8 cors des Augures printaniers sous son geste énergétique! Aux prises avec les structures métriques du génie stravinskien, les deux interprètes nous faisaient revivre cette transe organisée qui laisse toujours sans voix.

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