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Le sublime Cocteaupera de Philip Glass

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Opéra-Théâtre de Saint-Etienne. 18-01-2014. Philip Glass (1937-) : La Belle et la bête. Film : Jean Cocteau. Gregory Purnhagen, la bête, l’officier du port, Avenant, Ardent; Hai-ting-Chinn, la Belle; Marie Mascari, Félicie, Adélaïde; Peter Stewart, le père, Ludovic. The Philip Glass Ensemble (Lisa Bielawa, David Crowell, Stephen Erb, Jon Gibson, Michael Riesman, Mick Rossi, Andrew Sterman ; Musiciens invités : Ted Baker, Nelson Padgett) : direction Michael Riesman.

La belle et la Bete - Charly JurineGlass à Saint-Etienne. Acte II

L’événement de la semaine « The New York Moment » du 4ème Festival Saint-Etienne Nouveau Siècle (hormis la reprise du ballet In the upper room dans la chorégraphie légendaire de Twyla Tharp par le Ballet de Lorraine et le récital du pianiste David Greilsammer qui concocte un intrigant programme où l’ inusable Metamorphosis two montera à l’assaut des Barricades mystérieuses) est la présentation, en fin d’après-midi du 2ème jour, au Grand Théâtre Massenet de La belle et la bête, le ciné-opéra que Glass a conçu sur le film culte de Cocteau. Deux séances. 700 spectateurs à chacune d’elles : le public est au rendez-vous pour cette œuvre qui a dépassé les deux cents représentations dans le monde entier. n’est pas là ce soir. Il est en piano solo dans la région lyonnaise, comme s’il voulait rattraper le temps perdu dans une France qui, regrette-t il, ne l’a pas souvent invité.

L’idée de La belle et la bête est géniale : couper le son du film et composer avec un souci arachnéen de coïncidence musicale un opéra chanté en live sous l’écran.
8 musiciens. 4 chanteurs. Les chanteurs sont bras le long du corps, sortent de l’ombre tour à tour…aucun mouvement superflu. En fin de parcours un simple regard ascendant des deux héros vers leurs doubles de celluloïd. C’est tout et c’est bouleversant. Ça l’est car la partition est magnifique. Certainement une des trois plus grandes réussites de son auteur.

La Belle et la bête (ainsi que les deux autres volets du tryptique Cocteau, Les enfants terribles et Orphée) appartient à la troisième période de Glass. Lors de la deuxième-Einstein, mais surtout Satyagraha et Akhnaten– il a comme apprivoisé les codes lyriques par le biais de livrets non linéaires. Ici il suit à la lettre un vrai livret, avec tout ce qu’il comporte d’atmosphères différentes. Glass invente des thèmes aussi brefs (il lui faut suivre le vif débit de la voix parlée du film) que d’un lyrisme inouï (la scène 9, Les tourments de la bête, est, à cet égard, un sommet, mais aussi La promenade dans le jardin). Il déroule une écriture vocale alla Poulenc qui n’a plus rien à voir avec celle d’Einstein. Sans rien renier de son style, est là à son meilleur et prouve qu’il est prêt pour le grand opéra. La suite confirmera cette perspective. Depuis Glass a composé 13 autres opéras joués pour la plupart par des orchestres traditionnels.

Ici ce sont les claviers synthétiques de son Ensemble qui déroulent cette partition vraiment somptueuse, dès son ouverture, avec l’apparition de ce thème archaïsant qui colle avec une belle évidence aux mots magiques énoncés par Cocteau à l’entrée de son film : il était une fois….

Bénéficiant d’une puissante sonorisation faisant la part belle aux sons graves (très berlioziens comme les affectionne Philip Glass), l’œuvre sonne magnifiquement et émeut constamment. L’osmose posthume est totale entre le cinéaste français et le musicien américain. Difficile, dès lors, après une telle expérience, d’imaginer le film de Cocteau privé de cet apport inespéré mais dorénavant essentiel !

La réussite serait plus éclatante encore si la diction des chanteurs (non francophones) ne peinait à rendre les dialogues accessibles à ceux qui ne connaissent par le film de Cocteau par cœur. Difficulté accrue par le fait que les 4 chanteurs sont en charge de tous les rôles, des premiers comme des seconds, engendrant dans les moments très vifs de certains dialogues une certaine confusion. Il fallait peut-être prévoir les sous-titres (comme cela se fait parfois en France pour des opéras français !)

De la distribution de l’enregistrement officiel paru en 95 chez Nonesuch, subsiste seul , beau et sobre baryton dont l’élégance racée convainc dans le rôle de la bête. La diction plutôt affûtée de Peter Stewart fait honorablement face aux rôles du père et de Ludovic. On est en droit d’être plus réservé sur les filles : Hai-ting-Chinn, Belle plus difficilement accessible au plan de la compréhension et Marie Mascari dans la vélocité langagière difficilement tenable du double rôle des sœurs.
Connaissant la coutumière et fort regrettable réticence américaine face aux films en version originale, cette tentative d’un américain de composer en français touche néanmoins.

De la part de l’Opéra de Saint-Etienne, toujours très subtil en terme de distribution (sa récente Lakmé …), cela peut surprendre. Alors, pourquoi ne pas imaginer une autre version de ce ciné-opéra ? Et pourquoi pas scénique ? Glass l’a prévu (La Belle et la bête est ainsi déclinable en 3 formats : ciné-opéra, version scénique et, bien sûr, DVD à la maison (hélas, aucune version en France! Les Etats-Unis ont pourtant édité une magnifique version optionnelle. 2 DVD Criterion…) avec une distribution entièrement française triée sur le volet. Nul doute alors que l’œuvre aussi originale qu’inspirée de Glass y gagnerait.

A la seule direction musicale, cette fois, a fort à faire face à une synchronisation délicate, de surcroît mise en péril ce soir par de fréquents micro-arrêts sur image.

Néanmoins, total respect face à cet opéra d’un nouveau genre, vrai manifeste de reconnaissance émue à une esthétique française qui a forgé le jeune Glass lors de ses études à Paris en 64 avec Nadia Boulanger…
L’on envie même les générations futures lorsqu’elles découvriront ce déjà-classique du répertoire lyrique qui, il faut être honnête, peine à les aligner en ce nouveau siècle…

A suivre, une interview exclusive accordée par Philip Glass à ResMusica, à paraître dans notre rubrique « Aller plus loin ».

Crédit photographique :La belle et la Bête – Charly Jurine

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Opéra-Théâtre de Saint-Etienne. 18-01-2014. Philip Glass (1937-) : La Belle et la bête. Film : Jean Cocteau. Gregory Purnhagen, la bête, l’officier du port, Avenant, Ardent; Hai-ting-Chinn, la Belle; Marie Mascari, Félicie, Adélaïde; Peter Stewart, le père, Ludovic. The Philip Glass Ensemble (Lisa Bielawa, David Crowell, Stephen Erb, Jon Gibson, Michael Riesman, Mick Rossi, Andrew Sterman ; Musiciens invités : Ted Baker, Nelson Padgett) : direction Michael Riesman.

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