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Le petit Requiem de Fauré est grand à la Grange au lac

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Evian, la Grange au lac. 29-III-2014. Francis Poulenc (1899-1963) : Litanies à la Vierge noire. Benjamin Britten (1913-1976) : Cantata misericordium. Gabriel Fauré (1845-1924) : Cantique de Jean Racine ; Requiem (version de 1893). Cécile Dibon Lafarge, soprano ; Pierre-Antoine Chaumien, ténor ; Jean-Baptiste Dumora, baryton ; Jacques Bona, basse. Les Solistes de Lyon (chef de choeur : Bernard Tétu), Orchestre des Pays de Savoie, direction : Nicolas Chalvin

!cid_A50C0096-CD7A-41FD-B2E1-1ED0D8FAD366@homeAu contraire de Poulenc qui sidère en déclarant que l’œuvre est « un vrai supplice », qu’elle lui « ferait perdre la foi », le Requiem de Fauré fait partie de ces œuvres que l’on a toujours envie d’écouter. Puits sans fond de mélodies à l’inspiration inouïe (la longue phrase d’entrée des ténors dans le numéro 1 !), ses à peine 40 minutes tordent le cou aux apocalyptiques excroissances les plus inspirées du XIXème siècle. Quelle que soit l’admiration qui nous lie à Berlioz, Mozart ou Brahms dans le domaine de la Mort en Musique, dès la première audition, on craque de façon durable pour le Requiem de Fauré. En outre, le chef-d’œuvre du compositeur français met salutairement à mal la détestable tradition française pour la soi-disant plus grande verdoyance du pré musical des pays voisins.

Beaucoup ont appris leur Requiem de Fauré à la parution, en 1972, de l’enregistrement de Michel Corboz. La version du chef suisse, même si elle était animée d’un grand désir de simplicité bien en phase avec la douceur fauréenne (Fauré parlait de
« berceuse de la mort»), allant même jusqu’à remplacer toutes les soprani de la discographie du Pie Jesu par la candeur plus évidente d’un jeune garçon, se basait sur la version symphonisée de l’œuvre. Rappelons que l’originel Requiem de Fauré de 1888, qui connut aussi une version pour unique accompagnement d’orgue, ne comportait que 5 mouvements (pas de Libera me, ni d’Offertoire.) Il était destiné à un ensemble composé de quelques cordes sans violons, de timbales, d’un orgue, d’une harpe. Lorsque le nombre de numéros fut porté à 7, Fauré rajouta quelques cuivres.

C’est cette version de 1893, enregistré en 1994 par Philippe Herreweghe à partir de la restitution de Jean-Michel Nectoux, que nous entendons ce soir à Evian, dans la Grange au lac, ce merveilleux édifice tout en bois, « entre datcha russe et grange savoyarde » érigé en 1993 par Antoine Riboud par amitié pour le grand Mstislav Rostropovitch, et né de l’imagination de l’architecte Patrick Bouchain. Destinée au départ à l’éphémère occasion des Rencontres Musicales d’Evian, la Grange au lac a fêté ses 20 ans d’existence. Rappelons qu’au-delà du Léman, dans la campagne, on trouve la Grange mystique, appellation du Théâtre du Jorat où fut créé Le roi David et où l’Opéra de Lausanne avait pris l’habitude dans les années 90 d’ouvrir sa saison lyrique. En deçà, la Grange au lac, sise dans les jardins des Hôtel Royal et Ermitage, pourrait porter la même dénomination. Elle fait aussi forte impression avec son architecture de pin et de cèdre rouge, avec sa scène plantée de 120 bouleaux séchés et surmontée de 6 lustres en cristal de Murano et de Bohème. Et bien sûr, ce qui nous intéresse au-delà, sa très belle acoustique.

!cid_1C331C44-5C21-489F-82CC-6C62E1424889@homeC’est l’existence même de ce cadre chaleureux idéal pour la musique, cette sorte d’Arsenal de Metz à la campagne que , Directeur musical de l’ depuis 2009, souhaite contribuer à pérenniser par le biais d’une série annuelle de 4 concerts. L’, actuellement en formation Mannheim extensible, au gré des projets, a 30 ans d’âge. Parvenu aujourd’hui à une indiscutable qualité et fort de quelques enregistrements d’œuvres rares (tel Auccassin et Nicolette de Paul Le Flem) avec la fleur montante du jeune chant français, l’ peut légitimement prétendre à l’exportation hors la région pour laquelle il a été conçu. Ce soir de printemps, , ex-assistant du grand Armin Jordan, et artisan convaincu de cette récente excellence, prête sa baguette à pour le seul concert avec Chœur de cette seconde saison de Musique à la Grange au lac.

Les Chœurs et solistes de Lyon- est un ensemble gigogne. Ce soir, en regard de la version choisie, 16 chanteurs, tous solistes, sont en charge d’énoncer le discours fauréen. S’il est à son minimum au plan de l’effectif, c’est tout l’inverse au plan du résultat ! Passant sans problème (bien au contraire) au-dessus de l’orchestre, c’est un enchantement de voix ivres d’elles-mêmes (les ténors !), toutes accordées à la geste délicate et parfaitement lisible de . La voix de , sans aucun soupçon d’emphase, est celle qui convient à la déploration sobre de ses interventions. Celle de émeut de même sans affectation avec l’évidence bienvenue d’un timbre sur le fil de l’enfance.

L’Orchestre des Pays de Savoie est d’une subtilité remarquable, avec des attaques de cordes d’une grande précision. Un seul violon au moment du Sanctus dans cette version originale, mais quel ductilité, quel hédonisme sonore dans le phrasé de Nathalie Geoffray-Canasevio ! Ce qui enchante sans discontinuer, ce sont les interventions de l’orgue, parfaitement intégrées à la pâte orchestrale, pour les nombreux effets que l’on sait, et que la plupart des versions discographiques sont souvent impuissantes à fixer. Ce soir, la discrète sonorisation de l’instrument révèle les trésors enfouis par Fauré dans l’irrésistible partition, et en dit long quant à l’amour de Tétu pour cette œuvre.

Bonheur sans mélange, donc, pour cette exécution qui n’en est pas une de plus au sein d’un programme très alléchant et d’une belle intelligence, puisqu’il proposait également, en ouverture de soirée, ce qui pourrait constituer un 8ème numéro du Requiem : le Cantique de Jean Racine, bijou de 5 petites minutes sertissant une des plus belles mélodies du monde.

Entre ces évidences populaires, Tétu avait inclu la Cantate Misericordium, cantate sacrée que , jamais à court d’inspiration et de hauteur de vue, a composée en latin sur la base de la parabole du Bon Samaritain. Créée à quelques kilomètres d’Evian, à Genève, par Ernest Ansermet en 1963, et quasiment jamais donnée, c’est une très belle œuvre de 20 minutes où tout captive : le sujet, bien sûr, mais aussi les trouvailles orchestrales, la partie chorale, la place importante donnée aux deux solistes masculins. Soutenus par un orchestre vibrant, aussi concerné là qu’il le sera chez Fauré, et possèdent l’exactitude stylistique si particulière de la déclamation brittenienne et n’ont rien à envier à leurs devanciers anglais.

Le concert faisait entendre également les courtes mais saisissantes Litanies à la Vierge noire de . Les soprani donnent le la d’excellence de la soirée en lançant avec une ardeur très communicative l’incantation qui ouvre cette œuvre, où Poulenc, en 1936, de passage à Rocamadour, avait voulu consigner sa conversion au catholicisme.

Dernier bonheur: la soirée se concluait « à l’anglaise », avec, en guise de bis, une reprise émue du Libera me fauréen où le public était invité à joindre sa voix au Chœur. Il faut signaler que ledit public avait été préparé à l’orée du concert par Bernard Tétu lui-même. Le chef, ainsi que Britten l’avait fait autrefois avec son Petit ramoneur, avait fait remettre préalablement au public une partition, l’invitant à chanter une de ces magnifiques mélodies avec lesquels Fauré avait peut-être rendu jaloux Poulenc…

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Evian, la Grange au lac. 29-III-2014. Francis Poulenc (1899-1963) : Litanies à la Vierge noire. Benjamin Britten (1913-1976) : Cantata misericordium. Gabriel Fauré (1845-1924) : Cantique de Jean Racine ; Requiem (version de 1893). Cécile Dibon Lafarge, soprano ; Pierre-Antoine Chaumien, ténor ; Jean-Baptiste Dumora, baryton ; Jacques Bona, basse. Les Solistes de Lyon (chef de choeur : Bernard Tétu), Orchestre des Pays de Savoie, direction : Nicolas Chalvin

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